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    Julie (en 12 chapitres) par Renate Reinsve : rencontre avec l'actrice qui a conquis le Festival de Cannes
    13 oct. 2021 à 09:15
    Maximilien Pierrette
    Maximilien Pierrette
    -Journaliste cinéma
    Boulevard de la mort, Marie-Antoinette, Leto, Paterson ou Mademoiselle côté salles. Bill Murray & Tilda Swinton, Jodie Foster, Park Chan-wook, Eva Green, Joachim Trier ou, récemment, Adam Driver, côté interviews : certaines de ses plus belles séances et rencontres ont eu lieu sur la Croisette.

    Prix d'Interprétation Féminine au dernier Festival de Cannes, Renate Reinsve est l'une des révélations majeures de cette année cinéma. Rencontre avec l'héroïne de "Julie (en 12 chapitres") avec notre interview-portrait… en 12 parties, intro comprise.

    Faire l'unanimité au Festival de Cannes n'est pas chose aisée. Cela relève même de la mission impossible par moments. Mais c'est pourtant ce que Renate Reinsve a réussi. Présenté en Compétition au début de l'édition 2021, Julie (en 12 chapitres), nouveau bijou signé Joachim Trier, a mis tout le monde grâce à sa comédienne, très vite devenue la favorite pour le Prix d'Interprétation Féminine. Qu'elle remporte, sans surprise, quelques jours plus tard.

    Lorsque nous la rencontrons, sur la Croisette, Renate Reinsve n'a pas encore été sacrée, et se remet seulement des émotions de la projection officielle (et d'un gros rhume), qui avait eu lieu la veille. Mais son nom est déjà sur toute les lèvres et il risque d'en être de même, maintenant que ce très beau portrait de femme, dans lequel chacun peut se reconnaître, sort dans les salles françaises.

    Alors que le long métrage pourrait, pourquoi pas, l'emmener jusqu'aux Oscars, il est temps de faire connaissance avec Renate Reinsve. En 12 chapitres.

    Julie (en 12 chapitres)
    Julie (en 12 chapitres)
    2h 08min
    De Joachim Trier
    Avec Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum, Hans Olav Brenner, Vidar Sandem
    Presse
    4,2
    Spectateurs
    4,0
    Séances (55)
    LA PROJECTION CANNOISE

    C'était tellement fou ! J'avais vraiment hâte d'y être et d'enfin voir le film avec autant de gens. Mais quand je suis arrivée sur le tapis rouge, je me suis dit : "Wow, c'est dingue !" J'étais un peu effrayée, mais aussi très heureuse et confuse (rires) Et regarder le film était un peu difficile parce que je voulais vraiment que tout le monde passe un bon moment. Car je l'adore. Heureusement les applaudissements à la fin étaient incroyables. J'ai ressenti beaucoup d'amour, c'était vraiment bien.

    UN RÔLE SUR MESURE

    Joachim [Trier] et Eskil [Vogt, le co-scénariste, ndlr] l'ont écrit en pensant à moi, c'est sans doute pour ça que Julie m'a plu. Et je me suis sentie très connectée à elle en lisant le scénario. J'ai senti qu'ils m'avaient vraiment saisie, tout comme ils avaient saisi beaucoup de femmes de mon âge. Et des gens qui appartiennent à la génération précédente ont aussi dit qu'ils se sentaient connectés à elle.

    Ils voulaient que j'y apporte aussi un peu de moi-même, c'était important. Joachim était nerveux quand j'ai lu le scénario, car ce sont deux hommes qui écrivaient un rôle féminin. Ils voulaient que ce soit juste, et j'ai été très surprise en le lisant la première fois. J'ai été très émue par la justesse de leur portrait de femme. J'étais vraiment soulagée (rires)

    JACOVIDES-BORDE-MOREAU / BESTIMAGE
    Renate Reinsve sur les marches de Cannes, le soir de la projection officielle
    DANS LA PEAU DE JULIE

    Combien de temps le tournage a-t-il duré ? Votre personnage semble vieillir au fil des chapitres : est-ce du maquillage, ou le résultat d'un long tournage ?
    Du maquillage. Car le tournage a duré trois mois. Nous nous sommes aussi concentrés sur sa physicalité, pour que son corps retranscrive son côté agité, et qu'elle paraisse plus jeune grâce au maquillage et à la coiffure. Puis, quand elle se pose et accepte les choses telles qu'elles sont, à travers cette notion de perte - de ses idées et de personnes autour d'elle - elle est plus calme et posée. Plus sûre d'elle. Même si elle court après ce qu'elle veut être.

    Le tournage s'est-il fait de manière chronologique, du chapitre 1 au chapitre 12 ?
    Non. Nous avons dû faire beaucoup d'allers-retours, pour l'éclairage, les décors et même ma coiffure, qui change tout le temps. Respecter la continuité a demandé beaucoup d'allers-retours au niveau de la logistique et pour savoir quand me couper les cheveux, où aller.

    Nous voyons des masques dans l'épilogue. Est-ce parce qu'il a été tourné bien après le reste du film ?
    Non, c'est Joachim qui, intuitivement, a voulu ajouter des masques dans la dernière scène. Elle n'était pas écrite ainsi, mais il voulait que nous ayons l'impression d'avoir atterri dans l'époque actuelle. Comme si le reste de l'histoire était dans le passé, et la fin au présent, où tout le monde à ce rapport au masque. Mais quand la question lui a été posée, il a dit ne pas vraiment avoir de réponse sur la raison qui l'a poussé à faire cela. C'était juste une intuition.

    UN CHAPITRE PRÉFÉRÉ ?

    C'est une bonne question. Car chaque journée de tournage était vraiment spéciale, car je devais chercher quelque chose de particulier, me poser les bonnes questions. Sans y répondre, bien sûr, pour les laisser ouvertes à l'interprétation du public. Mais j'ai vraiment apprécié la scène du mariage [dans le chapitre 2, ndlr], lorsqu'elle rencontre Ivan [Herbert Nordrum]. Nous l'avons tournée pendant une semaine, de nuit. C'était très agréable.

    Memento Films Distribution
    Herbert Nordrum & Renate Reinsve dans le second chapitre

    Et j'ai adoré tourner la scène où le temps s'arrête. Nous avons dû faire fermer des rues à Oslo et j'ai parlé à beaucoup de gens qui se sont retrouvés liés à ces journées car ils ont été bloqués par la police afin qu'ils n'aillent pas sur le lieu où nous tournions.

    Ce ne sont donc pas des effets spéciaux ? Je me demandais, en voyant le film, si vous n'aviez pas couru devant un fond vert pour être ensuite incrustée dans une image arrêtée.
    Non non non. Ils ont fermé la plus grand rue, qu'on appelle Barcode, et nous avions des gens qui se tiennent immobiles. Tout est réel.

    La scène est géniale !
    Ils voulaient tout faire à l'ancienne. Pareil pour la scènes des champignons hallucinogènes. Quand elle fait une énorme chute. Nous avions un gros matelas recouvert d'un tapis à environ soixante mètres de moi, et des gens couraient derrière moi pour me l'écraser sur le dos, et créer le moment où elle tombe sur le sol. J'aime cette volonté de faire les choses à l'ancienne.

    DEUX TITRES, DEUX AMBIANCES ?

    En France, le film s'appelle "Julie (en 12 chapitres)", mais son titre original et son titre anglais se traduisent par "La Pire personne au monde". Pourquoi Joachim a-t-il choisi cela ?
    C'est une expression en Norvège, dire qu'on se sent comme la pire personne au monde quand on a fait quelque chose de mal. C'est comme du dégoût de soi. Ces jours où vous ne vous aimez pas, pas plus que vos décisions et ce que vous avez fait de votre vie. C'était censé être uniquement le titre de l'un des chapitres, mais comme c'est une expression chez nous, nous avons trouvé que cela en disait long sur l'image que Julie a d'elle-même.

    Le titre original est d'autant plus surprenant que nous sommes beaucoup à aimer le personnage de Julie à la fin du film. Et qu'elle est donc loin d'être la pire personne au monde.
    Ah non, elle ne l'est pas (rires) Mais elle a le sentiment de l'être. Quand bien même elle est privilégiée d'être aussi intelligente et drôle. Elle a tout ce que l'on voudrait avoir, mais n'a pas l'impression d'être à sa place. Et elle ne veut même pas la trouver. Elle ne veut pas se conformer à ce que sont les choses. Elle recherche toujours quelque chose de nouveau, mais ça la rend solitaire. Et elle désespère de ne pas trouver qui elle est.

    J'ai la sensation d'être devenue une meilleure actrice en travaillant avec Joachim Trier
    L'ENVIE DE DEVENIR ACTRICE

    Je n'ai pas eu une enfance très facile, donc c'était mon échappatoire vers d'autres personnes. Pour être d'autres personnes et construire d'autres vies, construire une histoire. C'était mon espace de liberté et mon échappatoire. Mon état d'esprit envers le métier d'acteur a depuis changé, mais j'ai toujours voulu trouver quelque chose de sincère et parler de la complexité de ce que c'est que d'être un être humain au sein du chaos dans lequel nous vivons. C'est ce qui me plaît.

    SON PREMIER FILM

    C'était Oslo, 31 août oui. Je me souviens que c'était très amusant de travailler dessus, tellement libre. Alors que sur le film que j'ai fait après [Kompani Orheim, sorti en 2012, ndlr], c'était tellement plus rigide, avec des répliques que je devais dire de telle ou telle façon. Cela correspond à une production beaucoup plus normale, mais comme j'avais tourné mon tout premier film avec Joachim, je ne savais pas à quel point j'avais de la chance d'être dedans. C'était tout simplement incroyable. Comme un groupe d'amis jouant des situations.

    J'étais parmi les filles qui vont à la fête avec Anders, avant d'aller à la piscine. Nous étions juste en train de boire un peu, de nous amuser. D'être à une fête. Et comme il fallait lumière bien spéciale, j'ai fini par me retrouver dans un tournage qui a duré neuf jours. Donc j'ai appris à très bien les connaître très bien pendant ce tournage.

    Memento Films Distribution
    Anders Danielsen Lie & Renate Reinsve dans "Oslo, 31 août"

    Joachim et moi aurions pu retravailler sur Thelma. Mais c'était le portrait d'une fille plus jeune, donc j'étais un peu trop âgée pour le rôle. J'avais quand même passé des essais pour le film. Et je suis un peu comme Julie, car je manque d'assurance. Et maintenant que j'ai vécu ce qu'elle a vécu, je me sens plus stable et sûre, donc c'était le moment parfait pour tenir ce premier premier rôle. Je suis très heureuse que ça soit arrivé maintenant. Et j'espère vraiment travailler avec lui à nouveau.

    D'OSLO A JULIE, UNE CONTINUITÉ ?

    Les deux films tournent beaucoup autour des mêmes thèmes, oui. C'est l'histoire de quelqu'un de très privilégié qui cherche sa place. Qui se débat avec ce qu'il doit être, comment il doit le faire et faire face au fait que sa vie n'est pas celle que l'on espérait. Les personnages sont très différents. Mais les deux films se rejoignent sur le plan thématique.

    LE TOURNANT DE SA CARRIERE

    Ce film, complètement ! [elle n'avait pas encore reçu le Prix d'Interprétation au moment de l'interview, ndlr] Il change tout ! J'ai la sensation d'avoir beaucoup appris en travaillant avec Joachim. D'être devenue une meilleure actrice. Mes valeurs étaient en accord avec les siennes, donc il y avait une vraie connexion. Et nous avons eu beaucoup de liberté.

    Sur bon nombre de productions, vous n'êtes pas là pour parler des choses mais juste exécuter. Vous devez seulement connaître votre rôle, et délivrer votre performance. Et cela rend le travail plus surpeficiel que lorsque je le fais avec Joachim. Il fait les choses profondément, et les emmène à un autre niveau. 

    LE MEILLEUR CONSEIL QU'ELLE AIT REÇU

    D'être détendue et de laisser les choses venir. C'est la meilleure chose. Tout laisser venir, comme si vous pouviez faire une très bonne analyse et puis laisser tomber. Et j'ai été plus détendue que je ne le pensais [avec un film qui repose sur elle, ndlr], car j'étais nerveuse en venant ici. Mais il y a tant d'amour et de chaleur, et tant de bonnes conversations sur les films. C'est très intéressant d'être ici. Je sens que je peux me détendre un peu au moins.

    Joachim était nerveux quand j'ai lu le scénario, car ce sont deux hommes qui écrivaient un rôle féminin
    SES MODÈLES

    Je n'en ai pas un en particulier. J'aime des moments de beaucoup d'actrices. Si elles font une scène vraiment sincère, je veux savoir comment et pourquoi, et ce qui s'est passé là. Comment ont-elles fait pour arriver à ce point où cela s'est produit ? Je crois que j'ai cherché cela. Mais il y a tellement d'actrices incroyables. Comme Cate Blanchett. Et Timothée Chalamet a quelque chose aussi. Il est si présent et si vibrant en même temps. Il était un peu mon animal spirituel pour le rôle de Julie.

    Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 9 juillet 2021

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