La Convocation : révélée et récompensée à Cannes en 2021, cette actrice est de retour avec un nouveau rôle fort
Maximilien Pierrette
Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

Moins de 4 ans après "Julie (en 12 chapitres)", qui lui avait valu un Prix d'Interprétation à Cannes, Renate Reinsve est de retour dans les cinémas français avec "La Convocation". Un premier long métrage très fort dont elle nous a parlé.

Une apparition ! Tel était le sentiment prédominant en ce mois de juillet 2021, lorsque Julie (en 12 chapitres) avait été présenté dans les premiers jours d'un Festival de Cannes exceptionnellement décalé à l'été pour cause de Covid : si on l'avait brièvement aperçue dans Oslo, 31 août de ce même Joachim Trier, Renate Reinsve crevait l'écran dans le nouveau film de son compatriote norvégien, au point de devenir la favorite pour le Prix d'Interprétation Féminine.

Que Spike Lee et son jury lui ont décernée, à la surprise générale de personne, quelques jours plus tard. Si beaucoup ont retenu de cette cérémonie du palmarès la gaffe du président, qui a spoilé la Palme d'Or d'entrée de jeu, la comédienne s'est quand même retrouvée sous les feux des projecteurs, ceux du plus grand festival de cinéma au monde. Et la question de l'après-Julie s'est vite posée dans l'esprit des spectateurs.

En France, cet après s'est d'abord appelé Armand, au moment de sa présentation au Certain Regard du Festival de Cannes 2024, d'où il est reparti avec la Caméra d'Or (prix remis à la meilleure première oeuvre, toutes sections confondues) et la preuve que la manifestation porte chance à Renate Reinsve. Quelques mois plus tard, c'est avec le titre La Convocation que sort le long métrage d'Halfdan Ullmann Tøndel (petit-fils d'Ingmar Bergman et Liv Ullmann).

La Convocation
La Convocation
Sortie : 12 mars 2025 | 1h 57min
De Halfdan Ullmann Tøndel
Avec Renate Reinsve, Ellen Dorrit Petersen, Endre Hellestveit
Presse
3,6
Spectateurs
2,9
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Dans la lignée de La Salle des profs, sorti l'an dernier, le récit nous emmène sur les bancs de l'école pour une confrontation tendue entre les parents d'enfants impliqués dans un incident. Dont Elisabeth, vedette qui élève seule son fils Armand, et qui va vite se retrouver au coeur des discussions, lorsque le scénario dévie petit-à-petit de son postulat de départ pour évoquer la manière dont les femmes sont davantage jugées, et tenues responsables des actes de leur progéniture.

Un nouveau rôle très fort dans un film marqué par des séquences qui ne le sont pas moins (un fou rire intempestif, une danse de groupe), symboles de l'assurance de son réalisateur qui n'hésite pas à jouer sur la durée et l'enfermement de ses personnages. Dont celui de Renate Reinsve, encore une fois magnétique, et qui revient avec nous sur La Convocation et l'après-Julie (en 12 chapitres).

AlloCiné : J'ai lu qu'il avait fallu près de dix ans pour que "La Convocation" voit le jour. Qu'est-ce qui a retardé sa concrétisation à ce point ?

Renate Reinsve : Halfdan et moi avons fait un court-métrage ensemble en 2016. Nous n'avons tourné que deux jours, mais nous savions que nous aurions les larmes aux yeux à la fin, parce que nous avions développé une profonde affinité artistique, ce qui est très rare. À l'époque, j'avais travaillé avec beaucoup de metteurs en scène de théâtre et je n'avais pas vraiment fait de film, mais je savais que ce qu'il y avait entre nous était très spécial. Et lui aussi le savait, donc nous avons décidé qu'il fallait qu'on fasse quelque chose de plus grand ensemble.

Il a alors commencé à réfléchir à ce personnage pour moi, Elisabeth, mais il ne savait pas dans quel univers elle allait se trouver. Puis il a commencé à écrire le scénario autour d'elle et, si les choses bougent maintenant en Norvège, il était vraiment difficile d'obtenir les financements pour ces films il y a dix ans. Mais, grâce notamment à Joachim Trier, notre pays a pu laisser une marque sur le plan international, et il s'ouvre désormais à ce genre de film. En faisant cela et en donnant de l'argent à ces films, nous assistons maintenant à la première grande vague de réalisateurs norvégiens qui veulent exprimer quelque chose de personnel et créer une esthétique qui leur est propre à l'écran.

C'est quelque chose d'assez récent, mais je pense que Joachim Trier a ouvert la voie, tout comme la série Skam [adaptée en France par la suite, ndlr] a permis aux gens d'entendre parler de la Norvège. À tel point que j'espère que notre projet suivant avec Halfdan ne prendra pas aussi longtemps (rires) Il a vraiment fallu attendre plusieurs années pour obtenir les financements.

Pensez-vous que votre prix à Cannes en 2021 a aussi aidé "La Convocation" à voir le jour ?

Je pense que oui. Absolument. J'ai même envoyé un message à Halfdan le soir du palmarès : après les interviews, j'ai enfin trouvé un moment pour lire les SMS envoyés par mes amis, et je lui ai écrit "Imagine à quel point ça peut être bien pour notre film !" Et, après ça, nous avons vraiment eu l'argent nécessaire, donc je pense que ça a joué. Il faut dire aussi qu'il y a peu d'argent pour les films en Norvège : ce ne sont que des financements publics et il y a très peu d'investisseurs privés. Nous avons longtemps été une nation de sport, mais le cinéma devient intéressant. Et comme nous n'avions pas d'Histoire sur ce plan, nous sommes en train de l'inventer et de trouver notre propre voix.

Et cette voix, vous la trouvez notamment avec le petit-fils d'Ingmar Bergman, qui est une légende du cinéma suédois.

Oui. Et de Liv Ullmann, une actrice norvégienne qui a eu une grande influence sur moi. Aussi bien dans le fait de travailler hors de nos frontières qu'à travers sa façon de jouer, si spéciale et si profonde.

La Norvège a longtemps été une nation de sport, mais le cinéma y devient intéressant

Au-delà de l'envie de retravailler avec Halfdan, vous souvenez-vous de ce qui vous a plu dans ce qu'allaient ensuite devenir "La Convocation" et le personnage d'Elisabeth ?

Il m'a parlé du fait de m'avoir vue jouer sur scène, où je suis une actrice très physique. Et il aime aussi les scènes de danse dans les films et les actrices expressives, donc je pense qu'il voulait vraiment exploiter le potentiel de ce personnage, car son idée de départ était d'emmener quelqu'un dans un endroit où il est très très faible, ou très très fort, et qu'il passe rapidement d'un état à l'autre. C'est la première chose à laquelle il a pensé pour Elisabeth, et il l'a développée à force de me voir au théâtre ou au gré de nos discussions, où nous parlions de ce que nous pourrions tester.

Comme cette scène de fou rire, qui est une tâche impossible pour une actrice sur le papier. Mais nous avons cherché comment y parvenir, surtout qu'il s'agit d'un tournant, aussi bien pour le personnage que le film lui-même. Nous avons vraiment collaboré : c'est lui qui a écrit le scénario et l'idée de départ est la sienne, mais nous avons discuté ouvertement des endroits où je pourrais aller, de cette facette du personnage qui serait douloureuse ou amusante à jouer. Nous avons exploré toutes les possibilités.

Je suis content que vous disiez que vos performances de théâtre ont eu un impact sur "La Convocation", car j'ai regardé après avoir vu le film s'il s'inspirait d'une pièce : entre le huis-clos et certaines scènes comme la danse, il y a beaucoup de théâtre.

Oui, et cette idée de lieu unique devait permettre de jouer sur la claustrophobie. Il fallait que le public, comme les personnages, n'ait pas le temps de respirer, qu'il soit comme pris au piège, coincé. Jusqu'à la fin, avec cette pluie purificatrice. Qui permet aussi au public de respirer, car il n'a pas pu le faire jusqu'ici, plongé dans l'univers de ces personnages, sans savoir qui dit la vérité. C'est de cette manière que l'on ressent l'intensité et que l'on a l'impression d'être au coeur d'un conflit.

Halfdan Ullmann Tøndel & Renate Reinsve Zuma Press / Bestimage
Halfdan Ullmann Tøndel & Renate Reinsve

Le projet a-t-il beaucoup évolué pendant toutes ces années ?

Beaucoup oui. J'aimais vraiment la première version, que je trouvais plus subtile, mais le système de financement a contraint Halfdan à emprunter une autre voie où il a commencé à écrire pour obtenir l'argent nécessaire, et il s'est un peu perdu en chemin. Mais ça lui a permis de clarifier certaines scènes, puis de revenir vers ce qui l'amuserait de mettre en scène. Il est donc revenu vers lui-même en quelque sorte, après avoir emprunté une autre direction pendant quelques années. Et le scénario a finalement profité de toute cette expérience pour devenir plus riche dans sa dernière version.

C'est vraiment avec la première version que je suis tombée amoureuse du projet, et j'aime beaucoup la dernière. Mais j'ai ce truc qui fait que si un réalisateur me montre un scénario trop tôt, cela peut devenir difficile pour moi si je m'attache au premier jet. Je sais que je serai dans le prochain film qu'Halfdan écrit, mais celui-ci il peut me montrer le scénario avant qu'il ne soit terminé (rires)

Pourquoi vous êtes-vous sentie à ce point connectée avec Elisabeth ?

Je pense avoir trouvé l'inverse de ce que je suis. Jouer quelqu'un qui est jugée en tant qu'actrice est à la fois très difficile et stimulant pour moi. Je trouve compliqué de jouer quelqu'un qui utilise la manipulation pour parvenir à ses fins. Mais, depuis que je fais du théâtre en Norvège, il est à la mode de voir, dans une pièce, jusqu'où on peut aller vers une direction, à quel point on peut devenir différent de soi-même. Et La Convocation est dans le même esprit pour moi : je ne me reconnais pas dans la manière qu'Elisabeth a de résoudre les conflits ou dans la façon dont elle manipule. Mais j'essaie d'être honnête avec les pires côtés de quiconque se retrouverait proche de perdre la chose la plus importante, et serait prêt à faire n'importe quoi pour la garder.

En dans votre rencontre avec ce personnage, vous découvrez des aspects de vous-même que vous n'aimez pas, et c'est quand même très stimulant. On en a forcément peur au début mais, malgré ça, je l'aime vraiment et la comprends. C'est une relation très complexe mais c'est aussi ce que j'aime dans le film et le rôle, cette possibilité de passer pour tous ces sentiments.

Savez-vous si la réplique du début, dans laquelle il est dit qu'Elisabeth est célèbre, était déjà dans la première version du scénario ? Ou elle a été ajoutée après votre prix ?

Non, c'était là dès le début, l'idée qu'elle soit actrice, qu'elle ait fait quelque chose de très important et que sa vie se soit ensuite effondrée, faisant qu'elle avait perdu pied. Et c'est au point qu'Halfdan s'est demandé ce qu'il se passait quand Cannes est arrivé et que j'y ai remporté un prix : il l'avait écrit et c'est arrivé, c'était presque magique.

Je pense avoir trouvé en Elisabeth l'inverse de ce que je suis

Que le film ait commencé avec le personnage d'Elisabeth alors que son titre original est "Armand" est étonnant, vu comme c'est elle qui devient le centre de l'attention. Elle pourrait presque donner son titre au film.

Oui, mais Armand correspond bien à la manière qu'ont les parents d'utiliser leurs enfants pour leur cause ou pour imposer leur vérité. Et on ne sait pas vraiment à qui faire confiance. Donc je pense que c'est mettre une bonne distance par rapport au conflit que de nommer le film avec le nom de l'enfant.

Quel défi représentait ces scènes qu'Halfdan étire, comme celle du fou rire ou celle de la danse ? Était-il prévu qu'elles durent aussi longtemps, ou vous a-t-il laissé improviser pour ensuite avoir assez de matière au moment du montage ?

Pour la scène du fou rire, il avait bloqué une journée entière, donc une dizaine d'heures. Ce qui était bien car, pour moi, le plus difficile pour un acteur c'est de rire. Parvenir à rendre la scène dynamique en passant directement du rire aux larmes, puis savoir faire la transition entre les deux, c'est très difficile, donc je savais que, pour y arriver, je devais être très précise dans l'analyse de la scène, puis perdre le contrôle, ce que le corps ne veut pas faire. Mais avoir autant de temps pour le faire, c'était tellement épuisant que ça a fini par arriver et que le corps se mettait à bouger.

Pareil pour la danse. Si, en tant qu'actrice, j'ai pour tâche de devoir rire ou de pleurer, d'être paniquée…, je ressens le besoin de travailler contre ce que je suis censée faire, pour trouver la dynamique et que vous puissiez voir le mouvement. Et grâce à ça, j'ai pu fournir à Halfdan assez de matière et de possibilités, pour que le monteur puisse plus facilement créer une dynamique.

"La Convocation" est le premier de vos films qui sort en salles depuis "Julie (en 12 chapitres)". Comment avez-vous vécu le succès de ce dernier ?

Je l'ai surtout vécu à l'étranger. J'ai tourné une série là-bas [Présumé innocent], puis le film A Different Man qui devrait sortir cette année en France. Mais j'ai essayé de garder mes racines et ma vie en Norvège, où j'aime aussi travailler maintenant, car il s'y passe tellement de choses passionnantes. Mais c'est sûr que tout a changé. Pouvoir être reconnue et que des gens que je respecte puissent également apprécier mon travail est un sentiment très fort. Et il y a beaucoup d'opportunités, beaucoup de conversations très intéressantes. J'apprends tellement de choses sur le cinéma dont je suis complètement tombée amoureuse après avoir été au théâtre toute ma vie, jusqu'à ce que Julie (en 12 chapitres) n'arrive.

Maintenant je découvre ce monde magique et j'apprends quelque chose de nouveau sur chaque projet, en discutant avec des cinéastes ou des journalistes, des spectateurs, des gens qui aiment vraiment le cinéma, pour explorer ce que c'est. J'adore ça, je suis une geek (rires)

Renate Reinsve et son prix à Cannes en 2021 JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
Renate Reinsve et son prix à Cannes en 2021

Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti lorsque vous avez reçu ce prix à Cannes, ou est-ce trop flou ?

Oh non, c'était un vrai feu d'artifice qui éclatait en moi. Pour moi, le Festival de Cannes et les prix qui y sont décernés sont les plus importants au monde, donc il n'y a donc pas de meilleure reconnaissance que celle du jury de Cannes. Un vrai feu d'artifice donc (rires) J'avais l'air calme mais je pouvais à peine parler. Je crois être montée sur scène et avoir dit : "Merde !" Je pensais l'avoir dit tout bas, mais le micro l'a capté.

Je confirme, je m'en souviens bien !

(rires) Mais c'était incroyable.

Vous avez parlé de "A Different Man", vous avez aussi fait un film de zombies, "Handling the Undead" : comment choisissez-vous vos projets ? Est-ce qu'il y a un aspect auquel vous êtes particulièrement sensible ?

Parmi tout ce qui m'a été proposé après Julie (en 12 chapitres), j'ai particulièrement été sensible au réalisateur du projet et à ce qu'il veut. Si le réalisateur ou la réalisatrice a une vision forte, une idée sur la manière de remettre en question ce que le cinéma peut être, ou même l'histoire du film, je me sens plus active dans le rôle que je peux tenir, de façon à ce que nous soyons tous les deux là pour construire ce monde, cette vision, et trouver un moyen d'être plus créatifs dans ce cadre pré-défini.

Ma motivation naît de l'envie de suivre un bon réalisateur ou un bon scénario, pour essayer de créer quelque chose de nouveau ou voir comment les choses peuvent se faire. C'est une question d'ensemble qui va au-delà du rôle lui-même.

Quand j'étais à l'école de théâtre, mon plus grand rêve était de jouer dans un film français

Avez-vous été approchée pour des blockbusters, des grosses franchises, quand vous étiez aux États-Unis ?

Oui, mais j'aime vraiment les histoires personnelles, donc je ne pense pas que je serais aussi heureuse si on ne me donnait pas la possibilité de raconter une histoire personnelle ou d'aller chercher une vérité profonde au sein d'un thème. Ça me manquerait. En revanche, j'aimerais faire de la comédie car j'aime beaucoup, même si ce serait difficile dans un premier temps, car j'ai joué beaucoup de rôles dramatiques au cinéma jusqu'ici (rires) Mais j'avais l'habitude de jouer des personnages comiques au théâtre, donc pourquoi pas.

Et avez-vous été approchée pour des films français ?

Oui, mais ça n'a jamais abouti. Mais, quand j'étais à l'école de théâtre, mon plus grand rêve était de jouer dans un film français, donc j'espère que cela se fera un jour. J'adore Céline Sciamma ou Jacques Audiard, vous avez des réalisateurs fantastiques. J'aimerais beaucoup travailler en France un jour.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 10 février 2025

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