Les projections-tests, Screen Test en V.O, sont une pratique plutôt ancienne dans le paysage hollywoodien. Dès la fin des années 1930, les studios ont pris l'habitude de solliciter un petit panel de spectateurs à qui l'on montre l'oeuvre, et chargés à l'issue de cette projection de donner leurs impressions, bonnes et mauvaises. Et, le cas échéant, procéder aux modifications nécessaires avant son exploitation commerciale.
Moment de stress légitime pour le studio et l'équipe du film, réalisateur en tête, la projection-test peut aussi virer au cauchemar et à la catastrophe; les exemples en ce sens abondent. De là ont découlé de fameux moments de tensions entre le réalisateur, parfois dépossédé de son oeuvre, des coupes imposées ou faites dans son dos, une vision artistique complètement bridée donnant une oeuvre totalement dénaturée, avec parfois, in fine, une lourde sanction économique à la clé sous forme d'un gros échec commercial en salle.
Toutefois, il serait caricatural et factuellement faux de dire que l'issue de toutes ces projections-tests se sont soldées par des bras de fer entre les studios et les réalisateurs / équipes du film, ou que les oeuvres furent toutes des échecs en salle. Elles peuvent parfois se révéler salutaires, comme pour celle des Affranchis de Martin Scorsese.
"Ca été une réaction de colère"
On ne présente guère plus ce chef-d'oeuvre du cinéaste, à l'humour noir aussi tranchant qu'une lame d'un rasoir. Scorsese, un maître qui n'avait, déjà l'époque, plus rien à prouver. Pourtant, à la demande de Warner et pour la première fois de sa carrière, le cinéaste fut contraint avec ce film de faire une projection-test.
Un article d'Entertainment Weekly racontait ainsi qu'au cours de la première projection-test du film en Californie, pas moins de 40 personnes sont sorties de la salle dès les dix premières minutes du film, en raison de sa violence. "Ca été une réaction de colère" commentait Scorsese; "c'est devenu très difficile. Ca été une lutte constante jusqu'à quelques semaines de la sortie du film. Le film terrifiait les executives de la Warner à cette époque".
Scorsese et sa monteuse fétiche Thelma Schoonmaker sont alors retourné en salle de montage pour y effectuer une série de coupes (des Jump Cuts en fait). Ce remontage a eu un impact dans la séquence d'ouverture; la scène du corps dans le coffre où Joe Pesci poignarde à plusieurs reprises le gangster Billy Batts (Frank Vincent) avec un grand couteau de cuisine, qui était initialement encore plus graphique.
Le montage final montre Pesci assénant quatre coups de couteau, le reste étant entendu hors-champ pendant que Liotta réagit.
Revoici la scène...
"Nous avons remarqué qu'au moment où Joe sortait le couteau, les gens ont commencé à rire, ils étaient scandalisés" raconte Scorsese. "Quand il a poignardé Billy Batts dans le coffre, après les deux premiers coups de couteau, les gens ont commencé à partir. Et puis lorsqu'il poignarde une troisième fois, d'autres personnes sont parties. Et puis j'ai demandé [à Thelma Schoonmaker] : "Combien en reste-t-il ?" Et elle a dit : "Sept". Alors d'accord. Nous n'avions pas besoin qu'ils partent si tôt. On voit le couteau, on a compris".
"C'est trop long Marty !"
Une autre scène que le studio Warner a voulu faire supprimer était la séquence -devenue culte- du repas, où l'adorable mère de Tommy se montre toujours prête à préparer un bon plat de pâtes pour son fils et ses amis, même à 2h du matin. Savoureuse scène à l'humour noir féroce, en voyant nos affranchis préférés se régaler juste après s'être occupé de Billy Batts balancé dans le coffre de la voiture.
"Ils ont dit : "c'est trop long Marty, c'est trop long ! Il faut que ca avance !" Ils ont alors lu les retours des spectateurs de la projection-test. Les gens avaient détesté le film, mais tout le monde aimait la séquence avec ma mère. Donc on l'a gardé ! C'est pour ça que je remercie les projections-tests".
Le public a aussi semble-t-il eu du mal à rester en place dans le 3e acte du film, celui qui voit Henry Hill (Ray Liotta) de plus en plus aux abois, cocaïné, traqué par le FBI : trop long pour lui. Scorsese a alors resserré le montage de cette partie pour la rendre plus nerveuse, pour mettre les spectateurs dans le même état de nervosité et de tension que le personnage.
Scorsese termine d'ailleurs son entretien sur ces mots plutôt révélateurs : "les projections-tests ont été, pendant un temps, très utiles. Je ne sais pas si elle le sont encore aujourd'hui. En tout cas pour moi".