"On s'est tiré dessus à boulets rouges" : il y a 65 ans, Michel Audiard réglait ses comptes avec cette autre légende du cinéma français
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Quand François Truffaut, alors critique aux Cahiers du Cinéma, s’attaque à ce qu’il nomme le "cinéma de papa" et sort la sulfateuse sur les totems du passé, il n'épargne pas non plus Michel Audiard. Qui lui a bien répondu de manière saignante...

1954. Le jeune François Truffaut, critique aux Cahiers du Cinéma, s’attaque avec véhémence à ce qu’il nomme le "cinéma de papa", ou le cinéma "de tradition française", c’est-à-dire les grands réalisateurs classiques du cinéma français, notamment des années 1940, comme René Clément, Claude Autant-Lara, Yves Allégret et Marcel Carné. Dans son célèbre article "Une certaine tendance du cinéma français", il introduit la pensée qui deviendra la base de la "politique des auteurs".

"Mais pourquoi - me dira-t-on - pourquoi ne pourrait-on porter la même admiration à tous les cinéastes qui s'efforcent d'œuvrer au sein de cette tradition de la qualité que vous gaussez avec tant de légèreté ? Pourquoi ne pas admirer autant Yves Allegret que Becker, Jean Delannoy que Bresson, Claude Autant-Lara que Renoir ? " Eh bien je ne puis croire à la co-existence pacifique de la Tradition de la Qualité et d'un cinéma d'auteurs. Au fond Yves Allegret, Delannoy ne sont que les caricatures de Clouzot, de Bresson".

"Trente films qui ne sortiront jamais, parce qu'ils sont insortables"

Dans ce tir de barrage, même le célébrissime et génial dialoguiste Michel Audiard n'est pas épargné. En 1957, dans la revue Arts, Truffaut évoque ainsi le film Retour de manivelle de Denys de la Patellière, dont Audiard a écrit les dialogues. Ceux-ci "dépassent en vulgarité ce qu'on peut écrire de plus bas dans le genre. C'est un dialogue cynique et roublard. Il prouve de la part de Michel Audiard un triple mépris du cinéma, des personnages de film, et du public en général".

Deux ans plus tard, en novembre 1959, la même revue offre à Audiard une tribune servie bien saignante, qu'il intitule "Trente films invisibles ou le bilan de la Nouvelle Vague". C'est qu'entre-temps, les mêmes qui se livraient à une méthodique entreprise de démolition en règle sont désormais passés de l'autre côté de la barrière. Et Audiard va s'en donner à coeur joie. Parmi ses cibles, une place de choix pour Truffaut, évidemment...

Capture d'écran YouTube

"Charmant garçon. A peine avait-il enfilé son smoking de festivalier que M. Truffaut n'a eu de cesse que l'on sache qu'il avait fait un stage en maison de redressement. "J'suis un insoumis, un terrible". Un oeil sur le manuel du petit anar et l'autre accroché sur la Centrale Catholique [NDR : un organisme créé par l'Eglise catholique qui attribuait des cotes morales], une main crispée vers l'avenir, l'autre masquant son noeud papillon.

M. Truffaut aimerait persuader les clients du Fouquet's qu'il est un individu dangereux. Ca fait rigoler les connaisseurs, mais ça impressionne le pauvre Eric Rohmer. [...] Bilan de l'opération : une trentaine de films sont actuellement entassés dans les salles de montage. Trente films qui ne sortiront jamais, parce qu'ils sont insortables. [...] La Nouvelle Vague est morte. Et l'on s'aperçoit qu'elle était, au fond, beaucoup plus vague que nouvelle".

Les prévisions d'Audiard ne seront pas tout à fait exactes, ne serait-ce que parce que A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, sortira en 1960, donc après sa fameuse tribune.

"On est dans un métier où il y a 80% de connards"

Si Audiard s'amuse finalement de ces passe d'armes avec cette jeune garde qui méprise les anciens totems, il est surtout pragmatique en veillant à ne pas trop insulter l'avenir, comme il le racontera au micro de Jacques Chancel dans l'émission Radioscopie, en 1968.

"On est dans un métier où il y a 80% de connards, on est forcé de s'entendre à un moment donné, ou alors on en mourra... [...] Maintenant, je m'entends très bien par exemple avec François Truffaut. On s'est tiré dessus à boulets rouges pendant des années, mais on ne peut pas ne pas un jour s'entendre avec Truffaut, c'est obligatoire, parce qu'un jour, on s'est trouvés lessivés dans le même coup, on s'est trouvés en discussion avec le même producteur connard qui ne comprend rien à ce qu'on lui raconte. Il se créé finalement une mafia des gens intelligents, il le faut, c'est obligatoire".

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