Pour les fans de la bande-dessinée d'Edgar P. Jacobs, le projet restait, au mieux, un serpent de mer, et au pire un doux fantasme qui ne se réaliserait jamais. Jusqu'à cette annonce, en avril 2024 : La Marque Jaune, la plus célèbre des aventures de Blake et Mortimer, va bel et bien devenir un film, sous la houlette du Français Cédric Nicolas-Troyan, superviseur des effets spéciaux de Blanche-Neige et le chasseur devenu réalisateur sur sa suite, puis le film d'action Kate et la série Furies.
Pour autant, les futurs spectateurs du long métrage, toujours dans date de sortie à l'heure actuelle, ne s'enflammaient pas. Et pour cause : ils savent qu'il faut se montrer patients et prudents avec ce récit qui mêle film noir et science-fiction, paru sous forme épisodique entre 1953 et 1954, avant d'être édité dans sa forme intégrale en 1956. Car les tentatives d'adaptation se sont succédées depuis 1977, année au cours de laquelle Edgar P. Jacobs avait cédé les droits.
Il a d'abord été question d'une série, dont le pilote avait même été tourné, mais celle-ci a été abandonnée au profit d'un long métrage qu'Olivier Assayas devait co-écrire en 1985. Celui-ci n'a pas plus abouti que le film que devait signer Alain Corneau au cours de la décennie suivante. L'espoir renaît au début des années 2000 grâce à James Huth, qui souhaite enrôler Hugh Jackman et Philip Seymour Hoffman mais se rabat sur Hugh Bonneville et Rufus Sewell, et doit bénéficier d'un budget confortable de 35 millions d'euros.
Faute de parvenir à trouver un studio assez grand, la production prend du retard et le film, prévu pour octobre 2004, tombe à l'eau lorsque le producteur Charles Gassot se tourne vers Immortel d'Enki Bilal (autre adaptation de bande-dessinée) et James Huth vers une autre marque jaune : celle du T-Shirt de Brice de Nice. C'est ensuite le réalisateur espagnol Alex de la Iglesia qui s'y essaye. D'abord avec Kenneth Branagh et David Thewlis (et John Malkovich dans la peau du méchant), puis Kiefer Sutherland et Hugh Laurie dans les rôles principaux, mais le résultat est le même et le projet est définitivement abandonné en 2013.
On a enfin trouvé Blake et Mortimer
Douze ans plus tard, cette tentative semble être la bonne. Co-écrite par Jan Kounen, l'adaptation de La Marque Jaune vient en effet de trouver ses deux acteurs principaux, en misant sur des visages assez peu connus du très grand public : interprète du Roi George dans la mini-série La Reine Charlotte dérivée de Bridgerton, Corey Mylchreest sera le capitaine du MI5 Francis Blake ; et Phil Dunster, alias Jamie Tartt dans Ted Lasso, le physicien nucléaire Philip Mortimer.
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Deux comédiens qui, en septembre prochain, attaqueront le tournage de cette adaptation qui conservera son cadre initial des années 50 (agrémenté d'une "touche contemporaine avec beaucoup de cœur et d'action", comme le promettait le réalisateur en 2024), et racontera le combat des héros contre un mystérieux criminel appelé "M", doté d'une technologie lui permettant de contrôler les esprits.
"Le contrôle des cerveaux par les écrans met plus que jamais en danger nos démocraties"
"La force de la bande dessinée réside dans ses thèmes, qui résonnent encore aujourd'hui", disait Cédric Nicolas-Troyan l'an dernier. "Le contrôle des cerveaux par les écrans met plus que jamais en danger nos démocraties. Alors que nous sommes confrontés à l'importance de la responsabilité morale, M nous rappelle opportunément qu'il faut faire preuve d'esprit critique et d'impact positif dans notre ère dominée par les écrans."
Vendue à plus de vingt millions d'exemplaires et traduite dans une quinzaine de langues, La Marque jaune fait, aujourd'hui encore, figure de référence. Une bande-dessinée très cinématographique dans ses influences (M le maudit, Nosferatu ou Le Cabinet du Docteur Caligari en tête), toujours considérée comme emblématique du style ligne claire, dont Tintin est l'un des fers de lance à défaut de son initiateur. Autant dire que le défi qui s'offre au cinéaste est de taille, mais le matériau de base assez riche pour le rendre stimulant, s'il finit enfin par aboutir.