Sur le thème du "Et si..." régulièrement éprouvé au cinéma, avec plus ou moins de bonheur d'ailleurs, Quentin Tarantino a livré en 2019 une variation absolument merveilleuse de ce concept avec Once Upon a Time... in Hollywood.
Une vibrante déclaration d'amour pour tout un pan du cinéma, très nostalgique et désenchantée aussi. Au milieu d'un casting à l'unisson, Leonardo Dicaprio est une fois de plus absolument génial sous les traits de l'acteur laborieux Rick Dalton, tête d'affiche désormais en déclin.
"Le 2e meilleur réalisateur de westerns spaghetti au monde"
Le film est, évidemment, l'occasion pour Tarantino de régulièrement glisser (citer plutôt) des hommages à ses oeuvres et cinéastes fétiches. En particulier un réalisateur qu'il vénère par-dessus tout : Sergio Corbucci. Une formidable obsession même.
Non content de lui avoir emprunté le nom de Django dans son western sorti en 2013, il est aussi explicitement cité dans un court et génial échange dans le film, entre l'agent artistique Marvin Schwarz (Al Pacino), et Rick Dalton (Leonardo DiCaprio).
- Rick ? Ici Marvin Schwarz. Deux noms : Nebraska Jim, Sergio Corbucci.
- Nebraska quoi ? Sergio qui ?
- Sergio Corbucci.
- C'est qui ?
- Le 2e meilleur réalisateur de westerns spaghetti au monde.
C'est ce même savoureux échange qui ouvre le sensationnel documentaire Django & Django : Sergio Corbucci Unchained, jamais sorti en salle chez nous (mais quand même disponible en VOD), qui fut présenté à la Mostra de Venise en 2021. Les amoureux du support physique sont là-dessus à la fête, puisque cette pépite fait partie des bonus accompagnant la récente édition en Blu-ray du western Companeros chez Carlotta. Un western justement réalisé par Sergio Corbucci, digne représentant de ce que l'on a appelé les "western zapata".
En amoureux transi de Sergio Corbucci, c'est Tarantino qui sert de fil rouge dans ce documentaire, expliquant même avoir songé, après la sortie de son Inglourious Basterds, écrire un livre sur le maître transalpin.
Une savoureuse rencontre au sommet
Au tout début du documentaire, Q.T. nous gratifie d'une géniale séquence, inédite en plus puisque non présente dans son film, et jamais tournée : la rencontre à Rome, organisée par Marvin Schwarz, entre Rick Dalton et Sergio Corbucci. Tarantino raconte la scène avec une précision chirurgicale, dialogues inclus, comme s'il donnait vie à une scène restée à l'état de storyboard. Et, bien entendu, toujours avec cette logique de réalité alternative au coeur même de Once Upon a Time... in Hollywood.
"Rick ne comprend rien aux westerns spaghetti, mais il aime tenir le rôle principal d'un film et gagner de l'argent. Marvin arrange une rencontre entre lui et Corbucci pour Nebraska Jim. Il se rend à Rome. Sergio et son épouse, Nori, le rencontrent, avec Marvin, dans le restaurant romain préféré de Sergio. Et ils discutent.
Rick a bien aimé le script et le personnage de Jim. Ils parlent ensemble du rôle. Mais Rick commet une grave erreur : il confond Sergio Corbucci avec Sergio Leone. Marvin lui avait dit de regarder Pour une poignée de dollars, pour qu'il comprenne mieux ce qu'est un western spaghetti. Comme il discute avec un "Sergio", il croit que c'est Sergio Leone. Il est à table avec Corbucci et Nori, et il leur dit :
- Très franchement, j'ai été époustouflé par la performance de Clint Eastwood. Il n'a jamais été aussi bon et il ne fera jamais mieux. Vous l'avez extrêmement bien dirigé, c'était fabuleux.
C'est là que Sergio et Nori comprennent qu'il pense s'adresser à Leone. Sergio lui répond :
- C'est pas moi qui ai réalisé le film, mais mon ami Sergio Leone. Je ne manquerai pas de lui dire qu'il vous a plu.
Marvin est totalement humilié. Rick lui dit :
- Pourquoi tu m'as fait voir ce film ?
- Pour que tu te familiarises avec le genre !
Rick rétorque :
- Je ne connais pas ce mot ! C'est quoi un genre ? Le film est réalisé par un Sergio, et j'ai cru que c'était ce Sergio-là !
Nori les rassure :
- Marvin, t'en fais pas, il parle pas italien, et il y a tellement de Sergio... Il n'avait pas bien compris.
Sergio répond :
- Je le connais à peine et c'est pas grave s'il me connait pas.
Malheureusement, Rick fait une autre gaffe. On l'interroge sur les westerns italiens, et il dit qu'il en a vu un très mauvais dans l'avion. Corbucci demande :
- Ah bon ? c'était lequel ?
- Un film horrible avec Burt Reynolds, où il porte une perruque qui le fait ressembler à Natalie Wood. Ca s'appelle Navajo Joe.
Et il continue de parler... Sergio leur fait signe de ne rien révéler, et il lui annonce qu'il est le réalisateur du film. Sergio lui tend une autre perche.
- Vous avez vu la version anglaise ?
-Oui !
- Je ne la supporte pas !
- La version anglaise est horrible, je suis d'accord.
A un moment, Nori et Marvin sortent de table, et Sergio dit à Rick :
- Ecoutez, vous n'avez aucun respect pour moi ou pour le cinéma italien. Vous dénigrez mon film... Mais vous voulez un rôle ? Vous êtes un type intéressant et arrogant, comme Nebraska Jim, alors ca passe. Mais pourquoi vous donner un rôle si vous rabaissez mes films ?
Rick répond :
- Sergio, je comprends rien aux westerns italiens, c'est vrai. Je connais les films de Hoot Gibson et de Lash LaRue. Ceux de Mario "Banananano", pas du tout. La culture italienne me passe au-dessus. Je pige rien au cinéma, contrairement à vous, mais ca n'a aucune importance. C'est si important pour moi d'aimer Nebraska Jim ? Je sais bien jouer les cow-boys. Donnez-moi un chapeau, un costume sympa, un cheval, et vous serez convaincu. Je serai un bon Nebraska Jim.
Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH
Il persuade Corbucci, qui lui donne le rôle. C'est son premier film italien, et il n'a pas l'habitude des tournages italiens, où on se croirait dans la tour de Babel. le méchant shérif est allemand, la fille israélienne, le 2e méchant est espagnol, et tous les autres sont italiens. Il supporte mal les conditions de tournage, ils étaient au milieu de nulle part. Et les explosions, c'était de la vraie dynamite. Il a donc posé quelques problèmes pendant le tournage, et il piquait des crises de temps en temps.
Plus tard, il tournera quatre autres films italiens, dont "Opération Dyn-o-mite !". Il travaille avec d'excellents réalisateurs : l'amusant Antonio Margueriti; Calvin Jackson Padget; et un brillant réalisateur de westerns paella, Joaquin Romero Marchent. C'est après avoir joué dans ces films qu'il se rend compte que Corbucci est un cinéaste remarquable.
Alors qu'il est sur le point de quitter l'Italie, Corbucci se prépare à tourner son nouveau film, Le Spécialiste. Rick veut jouer le rôle de Hud. Il va dîner avec Sergio, qui est touché par l'humilité nouvelle de Rick. Il l'apprécie bien, mais Rick a causé trop de problèmes, et c'est très difficile à oublier pour un réalisateur. Il pense à Rick pour Le Spécialiste, mais il choisira finalement Johnny Hallyday".
Fascinant de mesurer à quel point Tarantino a su bâtir et surtout cultiver toute une mythologie autour de son personnage de Rick Dalton, au point d'ailleurs d'avoir annoncé en 2023 sa mort, égrenant au passage sa filmographie virtuelle en guise d'hommage.