"Le seul moyen efficace de se débarrasser de ce film serait de le précipiter dans les égouts" : classé X à sa sortie, ce chef-d’oeuvre sorti il y a 65 ans a détruit la carrière de son réalisateur
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti en 1960, provoquant un scandale tel qu'il a détruit la carrière de l'immense cinéaste que fut Michael Powell, "Le Voyeur" reste d'une modernité incroyable. Un chef-d'oeuvre redécouvert grâce au plus cinéphile des réalisateurs : Martin Scorsese.

Authentique iconoclaste et esthète aussi raffiné qu'intransigeant, Michael Powell a été sans conteste l'un des créateurs les plus originaux et les plus éclectiques du cinéma britannique. Tout au long d'une oeuvre placée sous le signe d'une recherche formelle passionnée, il a su exprimer ce mélange contradictoire de névroses et d'obsessions, de pulsions et d'imagination.

Ses films se lisent comme un véritable manifeste de non-conformisme et d'indépendance artistique. Une indépendance farouchement défendue, portée jusqu'à un point d'incandescence tel qu'elle finira d'ailleurs par le détruire...

“Une expérience cinématographique extraordinaire” : sorti il y a 76 ans, ce chef-d’oeuvre absolu a été sacré meilleur film anglais du siècle en 2024

Marqué par sa collaboration avec son scénariste Emeric Pressburger, débutée en 1939 et qui accouchera de nombreux chefs-d'oeuvre absolus comme Le Narcisse noir, Colonel Blimp, Les Chaussons Rouges ou encore Les Contes d'Hoffmann, Michael Powell fera cavalier seul à partir de 1957. Après une aventure exotique décevante tournée en Espagne (Lune de miel), Powell commence à travailler en 1959 sur un nouveau projet.

Alors qu'il envisageait de consacrer un film à Sigmund Freud, il y renonce finalement en découvrant que John Huston avait un projet similaire avec Montgomery Clift dans le rôle principal. Powell est alors captivé par l'histoire de Leo Marks, un ancien cryptographe des services secrets britanniques devenu scénariste. Une histoire bâtie autour d'un opérateur caméra en proie à une pulsion scopique, qui le pousse à assassiner ses victimes tout en captant l'effroi et l'horreur de leurs derniers instants sur leurs visages.

"Il n'y a rien de plus effrayant qu'une caméra"

"Depuis H.G Wells, Arthur Clarke et Ray Bradbury, ils essaient tous d'imaginer des machines effrayantes, mais c'est très difficile à fabriquer" racontait Powell à Bertrand Tavernier, dans un entretien de la revue Midi-Minuit Fantastique, en 1968. Ajoutant : "Je crois qu'il n'y a rien de plus effrayant qu'une caméra, une caméra qui tourne et vous observe". Des considérations qui trouvent d'ailleurs une étrange et inquiétante résonance actuelle, dans une société désormais largement sous la surveillance de masse de caméras plantées à tous les coins de rues...

Les Chaussons rouges évoquait la recherche désespérée de la perfection, tout en étant une célébration -douloureuse quand même- de l'isolement de l'artiste dans cette même quête. Le Voyeur creuse toujours cette veine. Mais la quête menée par Mark Lewis, le protagoniste principal, est d'une brutalité et d'une violence sans commune mesure. Dire que son interprète, Karl Heinz Böhm, est à des années lumières du rôle qui l'avait révélé dans la saga des Sissi, est encore un euphémisme. Une énorme prise de risques.

StudioCanal

Classé X par la censure britannique

"Michael ne voulait pas faire du Voyeur un film d'horreur classique. Il cherchait une manière différente d'aborder le sujet. Et je pense qu'il a immédiatement senti que Mark Lewis, qui a été torturé par son père et exposé à des expériences tordues, sadiques et terrifiantes, était quelqu'un de profondément ravagé" racontait Thelma Schoonmaker, veuve de Michael Powell et monteuse fétiche de Martin Scorsese, dans un entretien en 2007.

Elle ajoute : "Michael désirait explorer cet aspect du personnage. En conséquence, Karl et lui ont trouvé une manière surprenante de présenter Mark Lewis dans le film. A l'époque, il était très choquant de vouloir présenter ce personnage comme une personne sympathique, douce et gentille, tout en étant complètement folle".

Le cinéaste va payer très chèrement cette audace. Déjà, le British Board of Film Censors (BBFC), le bureau anglais de censure du cinéma, s'en mêle. Les scènes de nudité et les références à la violence conjugale que Powell souhaitait montrer dans le film ont été coupées à la demande de l'organisme, qui exigea aussi des changements dans les séquences des meurtres de Dora la prostituée (Brenda Bruce), et celui de Vivian, la doublure plateau (incarnée par Moira Shearer), avant d'attribuer au film un classement X.

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"Une férocité renversante"

La projection Presse du film, à laquelle Powell et Karl Heinz Böhm assistèrent, fut un calvaire absolu pour eux. "La réaction des critiques en Angleterre a été vraiment choquante. Michael les a même délibérément publiées intégralement dans son autobiographie. Leur férocité est renversante. Et Michael a toujours pensé que la raison pour laquelle ils ont réagi si violemment était qu'ils ne pouvaient pas supporter l'idée de ressentir de la sympathie pour Mark Lewis dans le film. Il s'agissait après tout d'un meurtrier; leurs esprits s'embrouillaient" raconte Thelma Schoonmaker.

La lecture de quelques unes de ces critiques donne effectivement une bonne idée de la violence inouïe de ce tir de barrage. Tandis que le Monthly Film Bulletin voit carrément le cinéaste comme le nouveau Marquis de Sade, le critique du Daily Express, Leonard Mosley, balance cet uppercut :

"Depuis trois mois, je me trimballe, moi qui ai l'habitude de voyager, dans les taudis les plus répugnants et les plus sales d'Asie. Mais rien, absolument rien, -ni les campements de lépreux, désolants, de l'est du Pakistan, ni les ruelles de Bombay, ni les bidonvilles de Calcutta,- n'a provoqué chez moi un tel sentiment de nausée et de désespoir que ce nouveau film anglais, Le Voyeur, que j'ai découvert cette semaine".

L'estocade est portée par Derek Hill, critique du journal La Tribune : "Le seul moyen vraiment efficace de se débarrasser du Voyeur serait de le précipiter dans les égouts".

Des années plus tard, en 1986, Powell dira au micro de Time Out à quel point il était encore stupéfait par la violence des attaques et le tollé provoqué par son film : "Je n'ai pas été blessé. J'ai seulement eu le sentiment qu'ils avaient tort et que j'avais raison. Mais je n'ai pas compris pourquoi le film avait déclenché des réactions aussi violentes. Les gens ne peuvent pas être aussi naïfs, n'est-ce pas ?"

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"Une prise de risque pouvait aisément conduire à votre perte"

Pris de court par la violence des réactions, le distributeur britannique film retira les copies en circulation, et en vendit les droits à Astor Pictures aux Etats-Unis. Alfred Hitchcock, qui fut témoin de ce qui était arrivé au Voyeur, refusa de montrer Psychose à la Presse. Si son film a bien essuyé des critiques, pas de quoi l'empêcher de continuer à tourner, lui. Et surtout de connaître un immense succès avec ce film.

Tout le contraire de son confrère Michael Powell. "Une prise de risque pouvait aisément conduire à votre perte. Michael comprenait que c'était un risque inhérent. Si on veut être un artiste à la pointe, il faut s'attendre à ce que votre carrière puisse être détruite par vos oeuvres, ce qui a malheureusement été le cas pour Michael" commente Thema Schoonmaker dans son entretien vidéo en 2007.

Le Voyeur a détruit sa carrière en Angleterre. Il ne pouvait plus travailler qu'en Australie. Plus tard, il a fait un film pour enfants en Angleterre, mais pour l'essentiel, sa carrière était terminée. A cette époque, il était alors plus jeune que Martin Scorsese aujourd'hui, vous vous rendez compte ?" Elle ajoute : "pendant des années, il a essayé de lever des fonds en Europe, ne pouvant pas le faire en Angleterre. Mais il n'a pas réussi, sauf pour quelques petits films excentriques qu'il a pu réaliser".

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"Un film unique dans l'Histoire du cinéma"

C'est grâce à Martin Scorsese, réalisateur à la cinéphilie légendaire, que Le Voyeur a pu être redécouvert dans les années 70. Il a même personnellement investi son argent pour en acheter une copie, projetée au New York Film Festival en 1979. Ce fut un très gros succès.

"Le Voyeur est un film unique dans l'Histoire du cinéma. Il est d'une beauté étincelante, comme tous les grands films de Michael. C'est une expérience effrayante, mais également palpitante, qui s'approche au plus près et plonge au coeur de l'impulsion cinématographique. Capturer l'image de quelqu'un est un acte très fort. Nous avons tendance à l'oublier, dans ce monde occidental inondé d'images" témoignait Scorsese, alors que le film venait de bénéficier d'une somptueuse restauration en 2023.

Et d'ajouter : "Powell a fait ce que personne avant lui n'avait osé faire. Il nous a montré combien la réalisation de films pouvait frôler la folie, pouvant vous consumer. Il a exploré une vérité extrêmement inconfortable, que personne ne voulait réellement voir".

A vous désormais de découvrir ce chef-d'oeuvre absolu, qui reste, 65 ans après sa sortie, d'une modernité insolente et sidérante.

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