True Romance, que beaucoup considèrent comme le meilleur film du regretté Tony Scott, est sorti voilà 32 ans. C'est peu dire que le film est devenu au fil des ans une oeuvre absolument culte et même un classique, réparant une vraie injustice devant son douloureux échec commercial à sa sortie.
En France, il avait attiré un peu plus de 360.000 spectateurs, très loin du record personnel du cinéaste avec Top Gun (3,57 millions d'entrées), d'un Ennemi d'état (2,06 millions), ou même d'un USS Alabama et ses 638.000 entrées. A l'international, il n'avait ramassé que 13 millions $. C'est dire la violence de la gifle, qui avait la vigueur d'un uppercut.
Servis par de brillants dialogues cousus mains par Quentin Tarantino, True Romance aligne une galerie de personnages sensationnels portés par un casting King Size. Un démentiel Christopher Walken qui vole presque la vedette à l'ensemble du casting au cours d'une scène d'interrogatoire de Dennis Hopper. Un Val Kilmer en presque Elvis. Un James Gandolfini psychotique glaçant de violence. Un Brad Pitt complètement défoncé adepte de la fumette sur le canapé. Une formidable performance du duo amoureux lancé dans une sanglante cavale, Christian Slater, et une toute jeune Patricia Arquette.
"Je sais que je suis mignon !"
Et puis, bien sûr, il y a la délirante composition de Gary Oldman, absolument génial sous les traits du mac rasta Drexl Spivey, la gueule couturée de cicatrices et son oeil crevé, qui dissimule sous de faux airs de coolitude un tempérament bien vicieux et ultra violent. Une des plus mémorables gueules et compositions de méchant au cinéma.
"J'ai rencontré Tony Scott et je n'avais pas encore lu le scénario. Il m'a dit : "j'ai un formidable scénario pour toi !" Il a voulu m'expliquer l'histoire et m'a dit : "Je ne suis pas très bon pour ça, je ne sais pas comment t'expliquer l'histoire". J'ai répondu : "Oublie ça. Le personnage, c'est qui ?" Il me répond : "Eh bien, c'est un maquereau, un blanc qui croit qu'il est noir". J'ai dit : "Ok, on le fait !"
Si Tony Scott lui livre quelques idées sur son personnage, c'est bien Gary Oldman qui s'empare de sa panoplie, de son look hallucinant jusqu'à son phrasé inimitable. L'acteur sait aussi qu'avec une présence à l'écran aussi limitée - à peine deux scènes dont une particulièrement forte-, il faut frapper fort l'imaginaire des spectateurs.
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"J'ai dû en quelque sorte l'assembler, j'ai dû travailler sur lui pendant que je faisais autre chose" racontera Oldman, approché alors qu'il tournait le film Romeo is Bleeding. Et de demander à Scott : "J'aimerais avoir des dreadlocks. Qu'en penses-tu ?" Et il m'a répondu : "Oui, super". Je connaissais donc Stuart (Artingstall), qui avait été perruquier sur Dracula, et il m'a fait cette perruque en 48 heures environ. Je suis allé chez un dentiste - je travaillais ici à New York - qui m'a fait les dents en or, et j'ai obtenu l'œil du département des accessoires du... eh bien, c'était l'un des yeux que je portais pour Dracula ! J'ai assemblé le tout et j'ai marché sur le plateau en espérant que Tony l'apprécierait".
Non seulement le réalisateur a adoré, mais sa maman aussi. Oldman est carrément venu les premiers jours de tournage accompagné de sa mère, 80 ans à l'époque, qui a approuvé et même applaudi sa composition : "Elle a dit : "je trouve que c'est vraiment très bon !"
"Gary est là, au sommet de son art, absolument odieux"
A peine deux scènes, disions-nous plus haut. L'une des deux est pourtant capitale dans l'intrigue. Celle où Christian Slater vient frapper à la porte du night club de Drexl, pour tenter de racheter, sortir des griffes de Drexl plutôt, sa jeune épouse Alabama.
Dans cette scène, "Gary est là, au sommet de son art, et absolument odieux" dit le réalisateur dans le commentaire audio du film sur le DVD. On ne peut que lui donner raison. La preuve en images, dans une scène qui dure moins de 7 min.
Mais où Gary Oldman est-il allé chercher son phrasé ? Là aussi l'acteur s'est plusieurs fois épanché sur le sujet, comme dans cet entretien vidéo fait en 2010 à l'occasion des BAFTA, qui revenait justement sur ses différentes compositions. L'anecdote est quand même assez folle.
Pendant qu'il tournait Romeo is Bleeding à Brooklyn, Gary Oldman se trouvait dans sa caravane lorsqu'il a entendu des adolescents afro-américains parler et plaisanter à l'extérieur. L'acteur a pris l'un des jeunes à part et lui a demandé : "peux-tu lire ces dialogues et me dire ce que tu en penses ? Est-ce que ça te semble authentique ? Il a alors changé quelques mots. C'est fou quand on y repense".
Quand Tarantino caresse l'idée d'incarner lui-même Drexl...
Ce qui est encore plus fou surtout, c'est de savoir que Tarantino avait écrit ce personnage en pensant à lui-même, caressant l'idée de l'incarner, comme il l'a expliqué à Empire en 2014 : "J'ai écrit Drexl pour moi. Parce que je ne pensais pas que ce serait un film de Tony Scott - je pensais que ce serait un film à 800.000 dollars.
Je me suis dit : "Personne ne me laissera jouer Clarence, mais je pourrais peut-être jouer Drexl dans un film moins cher". En fait, il s'agissait simplement d'un rôle pour lequel je pensais que je ferais du bon travail". Ce n'est pas faire injure au talent de Q.T. que de lui préférer la fabuleuse composition de Gary Oldman, Drexl pour l'éternité.