Le 8 juin dernier, cela faisait très exactement neuf ans que le dernier long métrage réalisé par Nicolas Winding Refn était sorti dans nos salles. Autant dire une éternité de la part d'un auteur qui, s'il a des défenseurs et détracteurs de plus en plus divisés à chaque sortie, s'est imposé comme l'un des plus grands esthètes du XXIè siècle, grâce à des opus comme Bronson, Valhalla Rising, The Neon Demon ou encore Drive, son film le plus connu à ce jour, récompensé par un Prix de la Mise en Scène à Cannes en 2011.
C'est à ce moment que le cinéaste danois a quitté la niche cinéphile dans laquelle il évoluait pour se faire connaître par un plus grand public, alors qu'il s'agissait en réalité de son huitième long métrage, lui dont la carrière a débuté en 1996 dans son Danemark natal avec Pusher, polar intense qui a également révélé Mads Mikkelsen.
Mauvais choix
Alors que Lars von Trier et Thomas Vinterberg viennent de lancer le mouvement Dogme95, qui prendra forme avec Les Idiots et Festen quelques années plus tard, et se traduit par le plus grand dépouillement possible (pas d'éclairage supplémentaire ni de post-synchronisation, pas d'étalonnage, pas d'action superficielle...) et un "voeu de chasteté" en réaction au formatage anglo-saxon, leur compatriote ne s'embarrasse pas de ces considérations. Peut-être parce qu'il a quitté l'école de cinéma danoise dans laquelle il avait été admis, en 1992, avant même le début du premier semestre.
Centré sur Frank (Kim Bodnia), dealeur de Copenhague que l'on voit s'enfoncer au gré des imprudences et mauvais choix qu'il fait tout au long d'une semaine, Pusher rappelle parfois le Trainspotting de Danny Boyle sorti la même année, pour ses scènes de discussion triviales et anodines entre les personnages, ou la manière dont la musique fait irruption, dès le générique de début.
Un suite huit ans plus tard
Version longue d'un court métrage qu'il avait écrit, réalisé et interprété un an plus tôt, Pusher a bénéficié de moyens très réduits que son auteur transcende par sa mise en scène, alors plus brute qu'aujourd'hui, marquée par une volontée de réalisme quasi-documentaire, et une noirceur grandissante que quelques pics de violence viennent teinter de rouge. Vu d'aujourd'hui, le film peut décevoir les amateurs de polar qui s'attendent à être secoués comme les spectateurs de l'époque (au point que l'on pourra questionner son interdiction aux moins de 16 ans), et c'est pourquoi il convient de le replacer dans son contexte pour avoir une idée de l'onde de choc au sein d'une cinématographie davantage réputée pour ses drames que ses polars.
De plus, il est toujours intéressant, rétrospectivement, de (re)voir les débuts d'un cinéaste confirmé, afin de pouvoir constater à quel point les prémices (ici le rapport à la violence ou sa manière de se saisir de l'atmosphère d'une ville notamment) de son oeuvre étaient là, et juger de son évolution. Ce qui est d'autant plus facile avec Pusher qui a eu deux suites, respectivement sorties en 2004 et 2005, et nées des échecs de Bleeder (1999) et Inside Job (2003), qui l'avaient ruiné au point de le contraindre de céder à la facilité : "D'abord, l'idée m'a révolté", disait le principal intéressé. "J'avais peur de l'échec artistique. Je pensais seulement le produire."
The Jokers Films
Films complémentaires
"Puis en cours d'écriture, l'idée de faire le troisième est arrivée, et ensuite le projet de financement combiné. On pouvait envisager l'ensemble comme une série. Après tout, la télévision était devenue excellente depuis 1996, et je ne voyais pas de mal à lui emprunter certaines recettes." Centrés chacun sur le point de vue de l'un des personnages (dont celui de Mads Mikkelsen dans le second), les trois films peuvent ainsi être vus indépendamment les uns des autres, dans l'ordre que l'on souhaite, et se révèlent ainsi complémentaires dans la manière dont Nicolas Winding Refn approche le film policier.
Suivre l'ordre de sortie permet toutefois de montrer l'évolution du réalisateur et la façon dont son style s'affirme de plus en plus au fil des ans, à tel point que l'on comprend aisément pourquoi il affirme être "devenu un meilleur cinéaste" grâce à cette trilogie, qu'il décrit comme ce qu'il a fait de mieux. Si vous n'aviez vu aucun Pusher jusqu'ici, la ressortie des trois films, en version restaurée, vous est donc plus que conseillée.
Retour au cinéma en 2026 ?
Pour découvrir les débuts d'un cinéaste majeur de notre époque et ceux de l'un des acteurs les plus charismastiques du monde (Mads Mikkelsen donc), et patienter jusqu'au prochain long métrage de Nicolas Winding Refn, Her Private Hell, actuellement en tournage et dont la sortie est prévue pour 2026. Soit dix ans après The Neon Demon, son dernier film en date, et pour souffler les 30 bougies de Pusher.