Elle incarne désormais Hester Frump, la grand-mère de Mercredi dans la saison 2 de la série Netflix. Mais derrière le sourire lumineux et l'assurance de Joanna Lumley se cache une carrière parsemée d'obstacles et de doutes. L'actrice de 79 ans, icône britannique s'il en est, révèle dans une interview à Radio Times une vérité surprenante : "Je n'ai pas eu de carrière – j'essayais de gagner de l'argent pour rester en vie."
Cette déclaration peut sembler étonnante venant d'une femme qui a marqué la télévision britannique avec des rôles cultes comme Purdey dans Chapeau melon et bottes de cuir ou l'inoubliable Patsy Stone dans Absolutely Fabulous. Pourtant, Lumley dresse un tableau sans fard de sa trajectoire professionnelle.
Des débuts précaires dans le swinging London
Tout commence dans les années 60 quand la jeune Joanna devient mannequin dans le Londres en ébullition. Ses premiers pas d'actrice se font dans des rôles stéréotypés : Bond girl dans Au service secret de Sa Majesté, simple petite amie dans Coronation Street, apparition dans le dernier Dracula de la Hammer avec Christopher Lee. "Quand j'ai commencé, tout le jeu d'acteur se résumait à : 'Êtes-vous assez jolie ?'", confie-t-elle.
L'industrie de l'époque réserve aux femmes un sort cruel. "On disait aux actrices de continuer jusqu'à 29 ans, et après vous pourriez être trop vieille et vous êtes dehors", se souvient-elle. Une réalité implacable qui pousse Lumley à adopter une philosophie de survie : "Tenez bon, tenez bon, tenez bon. C'est dur mais vous tenez bon."
Cette période de vaches maigres forge son caractère. L'actrice développe une approche pragmatique du métier, loin des rêves de gloire : "Nous, les acteurs, on voulait juste devenir de meilleurs acteurs, et on voulait travailler pour pouvoir payer le loyer. On ne rêvait pas de célébrité."
La survie avant la consécration
"Nous sommes des acteurs de métier et nous ne sommes pas différents, vraiment, des peintres en bâtiment", déclare-t-elle avec un pragmatisme déconcertant. Cette mentalité d'artisan l'aide à traverser les périodes difficiles. Après Sapphire & Steel – une série SF, début des années 80, culte outre-Manche – on ne lui propose que des rôles similaires qu'elle refuse, préférant la diversité à la sécurité financière.
"C'est une profession précaire dans le meilleur des cas et j'ai fait n'importe quoi pour garder la tête hors de l'eau", avoue-t-elle. Cette honnêteté brutale tranche avec l'image lisse souvent véhiculée par les stars. Lumley n'a jamais calculé sa carrière, ne s'est jamais demandée si tel ou tel rôle pourrait lui nuire.
Son approche instinctive finit par payer. Le succès arrive enfin avec Chapeau melon et bottes de cuir à 30 ans, un âge où elle peut "gérer" la célébrité. Plus tard, Absolutely Fabulous lui offre une seconde jeunesse artistique avec Patsy Stone, personnage aussi excentrique qu'inoubliable.
Les retrouvailles avec Tim Burton
Dans Mercredi, Joanna Lumley endosse le rôle d'Hester Frump, la mère de Morticia et grand-mère de l'héroïne gothique. Un personnage explosif selon Miles Millar, créateur de la série : "Cette relation Mercredi-Hester est unique. On voit l'étincelle dans leurs yeux quand elles sont ensemble à l'écran."
L'actrice retrouve Tim Burton, avec qui elle avait déjà travaillé "il y a mille ans" sur James et la pêche géante (où Burton était producteur) et Les Noces funèbres où elle double Maudeline Everglot. "Tim est comme un professeur farfelu – brillamment visuel et créatif mais vague. Il ne finit pas ses phrases et s'évapore", décrit-elle avec tendresse. Le réalisateur l'a contactée directement pour le rôle, et la magie a opéré immédiatement.
Sur le plateau, Lumley fait sensation. Son impact est tel que les scénaristes étoffent son personnage : "Le rôle d'Hester est devenu plus important que ce à quoi j'avais accepté, ce qui était adorable, car les auteurs lui ont écrit plein de nouvelles scènes." À 79 ans, elle continue de surprendre et d'émerveiller ses collaborateurs.
Owen Behan/Netflix
Le bel âge
Aujourd'hui, Joanna Lumley observe avec satisfaction l'évolution du métier. "Maintenant, regardez les rôles merveilleux pour les gens de mon âge, et aussi des rôles intéressants et différents qui n'ont pas besoin d'un joli visage", constate-t-elle. Fini le temps où les femmes devaient nécessairement "avoir l'air attirantes ou séduisantes".
Cette libération tardive mais réelle permet à des actrices comme elle de s'épanouir pleinement. Pour les jeunes acteurs, ses conseils sont empreints de cette sagesse acquise dans la douleur :
"Le moins que vous puissiez faire, c'est offrir un professionnalisme complet : être propre, ordonné, à l'heure, optimiste, flexible et prêt avec tous vos mots." Une leçon de vie autant qu'un mode d'emploi professionnel, forgée dans les épreuves d'une carrière qui n'en était pas vraiment une, mais qui a fini par devenir légendaire.