Avec un court métrage, un téléfilm et trois long métrages à son actif, Julia Ducournau s'est fait une place importante dans le paysage du cinéma français. Elle a su imposer son nom, une identité et une sensibilité rares. Son premier film, Grave, a lancé sa trajectoire, son deuxième, Titane, a remporté la Palme d'or en 2021 et avec son dernier, Alpha, la cinéaste prend des risques.
Le film raconte le destin d'une jeune ado, Alpha (Mélissa Boros), qui, à la suite d'un tatouage et le retour de son oncle (Tahar Rahim), voit son monde s'écrouler. Ce troisième long métrage a divisé la critique au Festival de Cannes - où il était présenté en compétition. Julia Ducournau y livre son œuvre la plus personnelle, sincère et noire, rendant hommage aux malades abandonnés et rejetés par la société. Rencontre.
AlloCiné : Titane, Palme d’or en 2021, a laissé une empreinte importante. C’est un film qui a marqué les esprits. Était-ce difficile de s’en détacher, de faire quelque chose de différent avec Alpha ?
Julia Ducournau, scénariste et réalisatrice : Oui, ça a été difficile. Je n'ai pas réussi tout de suite. J'avais commencé à développer un autre film après Titane et je l'ai développé pendant quelques mois, un an, je ne sais plus. C'était long quand même. Et à un moment, j'ai réalisé qu'effectivement, j'étais dans la redite. Les sujets que j'abordais et l'univers général du film, je l'avais déjà dit, je l'avais déjà fait en mieux dans Titane ou dans Grave. Ça ne m'apportait rien. J'étais dans une zone de confort.
Le prix de Titane fait peur. Même si mon intention, évidemment, n'a jamais été de dire : “Il faut refaire la même recette” ou un truc comme ça, au contraire. Mais je crois qu’inconsciemment, quand j'écrivais, j'allais vers la facilité. Et du coup, j'ai complètement arrêté, j'ai tout effacé.
Diaphana
Il fallait que j'aille dans une zone de grand inconfort. Alpha est un film auquel je pensais depuis longtemps et je voulais le faire en étant plus âgée. Quand j'ai réalisé qu'il fallait vraiment que je me bouscule, la première idée que j'ai eue en tête, c'était : “Fait celui-là maintenant et tu verras bien ce que ça donne.”
À plein d'égards, il était inconfortable et risqué pour moi parce qu'évidemment, il est très personnel. Je m'expose beaucoup plus au niveau des émotions. J'essaie de laisser beaucoup plus de place à ça, en essayant d'enlever la distance sécuritaire que le genre implique.
Alpha nous renvoie à une époque, celle des années sida où les malades étaient rejetés et discriminés par la société.
C'est un drame qui est ancré dans mes souvenirs des époques très noires de la pandémie de sida dans les années 80-90. Vu que je ne voulais pas faire un film historique, j'ai dû inventer une maladie parce que ce dont je voulais parler réellement, c'était l'impact terrible que la peur et de la honte dans la société ont eu sur les malades, leur famille et les générations. Même de manière plus générale sur la sexualité de toute une génération derrière.
C'est quelque chose que l’on n'a jamais purgé, il n'y a jamais eu de réparation, jamais eu d'excuses, on n'en a jamais parlé de cette maltraitance. Je pense que c'est un peu aussi le sujet du film : le trauma traverse les générations quand on ne parle pas, quand on ne fait pas le deuil d'une situation brutale et horrible.
Je ne ferai jamais faire à un acteur quelque chose que je n'ai pas essayé de faire avant.
Vous avez approché l’association Act Up, qui œuvre dans la lutte contre le sida, depuis près de 40 ans. Qu’avez-vous appris de vos rencontres avec eux ?
J'ai appris en tant qu'adulte l'étendue de l'horreur. Parce qu'à l'époque, dans les années 90, j'avais sept, huit ans. Mon point de vue était celui de l'enfant, celui d'Alpha, en fait. Alpha, 5 ans, Alpha 13 ans, c'est mon point de vue, mes souvenirs à moi.
Aujourd'hui, de parler avec des membres d'Act Up qui me racontent leur expérience, de comment a été fondé le mouvement et de tout ce qu'ils ont vécu avec leurs amis, m’a permis de comprendre à mon échelle actuelle, en tant que femme adulte. De me mettre dans leur position à l’époque.
Tu sais, la dernière phrase du film, c'est : “Nous aussi, on était trop jeunes.” C'est la maman qui dit ça à Alpha. C'est vrai qu'ils étaient trop jeunes. Même à 35 ans, 40 ans, ils étaient trop jeunes. C'est ce que j'ai appris.
Comme dans Grave et Titane, les acteurs sont ici totalement dévoués à leurs rôles. Comment peut-on les protéger sur un tel film ?
Il faut donner autant. J’ai un principe : je ne ferai jamais faire à un acteur quelque chose que je n'ai pas essayé de faire avant. C'est un truc à la con, mais même une cascade, j'essaye tout avant. Parce que je ne vais pas demander à quelqu'un d'autre de faire quelque chose qui est extrêmement dangereux ou quelque chose dont je n'ai pas pu évaluer la faisabilité.
Pour les émotions, c'est un peu pareil. C'est-à-dire que compte tenu de la difficulté et de l'étendue des émotions que chacun devait donner dans ce film, je ne pouvais pas faire ça en protégeant ma personne. Je me suis extrêmement exposée auprès d'eux. Je leur ai tout raconté, de ma vie. On a tous partagé nos blessures, nos familles, pour que nous, on puisse faire famille au final. Je n'ai pas pu faire le film autrement.
Diaphana
Alpha m’a beaucoup rappelé Moi, Christiane F… Le personnage est aussi rebelle, espiègle que celui du film allemand. Il y a aussi cette histoire de tatouage, présente dans les deux films. Je souhaitais savoir si cela était volontaire ?
C'est marrant parce que je n'y ai pas pensé une seconde. Pourtant, c'est vraiment un film fondateur pour moi, Christiane F. C'est dévastateur. C'est d'une beauté et d'une tristesse infinie. Et c'est tellement humain, surtout. Le coup du tatouage, pour moi, c'est un clin d'œil à La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Dans le bouquin, le “A” cousu sur l’héroïne renvoie à l’adultère, mais c'est l'histoire d'une ostracisation sur des principes religieux.
Mais à l'époque, dans les années 90, au pire de la pandémie, je me rappelle qu'il y avait cette notion de péché qui revenait tout le temps, alors qu'on est en France, une société laïque. Et cette notion de péché qui revenait en permanence, c’est comme si ces gens l'avaient demandé, comme si Dieu les avait punis. Avec le grand “A”, elle est marquée au fer rouge. Et là, c'est la même chose avec le tatouage d'Alpha.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Cannes, le 21 mai 2025
Alpha de Julia Ducournau est disponible dès maintenant en VOD.