Comme Le Redoutable de Michel Hazanavicius en 2017, Nouvelle Vague utilise la comédie pour s'attaquer à la figure de Jean-Luc Godard. Pas pour se moquer mais pour revisiter un moment clé de sa carrière et de l'Histoire du cinéma français : le tournage d'À bout de souffle, l'un des fers de lance du courant qui a redéfini les codes du 7ème Art hexagonal, aux côtés des 400 coups de François Truffaut.
Si Michel Hazanavicius avait confié le rôle du réalisateur de Pierrot le Fou à Louis Garrel, Richard Linklater a fait appel à un inconnu pour qu'il soit son Jean-Luc Godard : Guillaume Marbeck, qui avait travaillé sur Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? auparavant. Mais ne lui parlez pas du fait de donner la réplique à Christian Clavier ou Chantal Lauby, car il était... assistant accessoiriste. Pour la faire simple, Nouvelle Vague est le tout premier long métrage en tant qu'acteur de celui qui est aussi photographe professionnel et que l'on reverra bientôt dans Coutures d'Alice Winocour, aux côtés d'Angelina Jolie et Louis Garrel, avec qui il a sans doute pu échanger sur cette expérience qu'est le fait d'incarner JLG.
Plus Bébel la vie ?
Comme son partenaire, Aubry Dullin est un nouveau venu sur les écrans de cinéma, après un passage sur les planches, et son baptême du feu se fait sous les traits d'une autre icône : Jean-Paul Belmondo. Mais comment se retrouve-t-on à jouer des telles figures ? "J'ai reçu un mail dans lequel on me demandait d'apprendre puis de refaire une interview donnée par Godard à propos des idioties du monde automobile et du fait d'avoir changé le système de verrouillage des portes qui avait abouti à davantage de vols", nous raconte Guillaume Marbeck en riant.
"Moi j'ai postulé après avoir vu une annonce sur Facebook", complète Aubry Dullin. "On m'a d'abord demandé une petite vidéo dans laquelle je devais parler d'une scène de cinéma qui me plaisait, pour voir comment je parlais, comment j'étais avec mon corps. Puis j'ai aussi reçu une interview, qui datait d'après le tournage d'À bout de souffle et dans laquelle il parlait déjà de la Nouvelle Vague. Déjà en mode un peu Bébel, détendu (rires) Mais dans le mail que j'ai reçu, il était bien demandé de ne pas imiter, mais vraiment de refaire l'interview à ma manière, en essayant de s'approcher au maximum de la personne que vous voyez à l'écran."
"Pas d'imitation ! Ne singez pas le personnage !"
"Mais c'était bien marqué : 'Pas d'imitation ! Ne singez pas le personnage !' (rires) Il fallait venir avec un truc à proposer, sans juste imiter la personne." Ce qui, une fois sur la plateau, n'a pas été aussi simple lorsqu'il fallait refaire les scènes d'À bout de souffle dont Nouvelle Vague montre le tournage : "On a beaucoup bossé sur toutes les scènes qu'on refait du film. On a bossé les gestes au millimètre, histoire que ce soit dans nos têtes et que nous n'ayons plus à y penser. Pour ce qui est intonations, j'avais pas mal enregistré le film pour pouvoir les refaire à la perfection et ne plus avoir à penser à tout ça en tournant. En étant Belmondo, mais pas Bébel (rires)"
"De mon côté, la découverte du personnage est beaucoup passée par la voix", ajoute Guillaume Marbeck. "En disséquant, syllabe par syllabe, en m'enregistrant et en réécoutant pour m'améliorer à chaque fois. Une fois qu'on a la musique, les mots, le phrasé, c'est là qu'on rentre dans la psychologie du personnage et la logique de sa pensée. Ça permet alors de répondre en tant que Jean-Luc, ou Jean-Paul, à n'importe quelle situation. On était prêts à bondir face à la caméra (rires)" "Ça s'est fait par paliers", reprend Aubry Dullin. "D'abord le phrasé, puis les essayages des costumes qui aident vachement car on se tient différemment, les indications de Rick [Linklater] qui m'a notamment dit que j'étais là pour m'amuser et faire des blagues (rires)"
Deutch qualitat
Pour Zoey Deutch, les choses ont été différentes à plusieurs niveaux, car elle n'est pas vraiment une inconnue. Sa mère a en effet joué dans l'un des films les plus emblématiques des années 80 puisqu'elle est la fille de Lea Thompson (Lorraine McFly dans Retour vers le futur) et du réalisateur Howard Deutch (Rose bonbon), et vous l'avez peut-être déjà vue dans Vampire Academy, Retour à Zombieland, The Disaster Artist (autre opus sur les coulisses d'un long métrage) ou encore Everybody Wants Some !!, sa première collaboration avec Richard Linklater. Qui a donc fait à elle pour être sa Jean Seberg.
"Ça a été le casting le plus étrange de ma vie", nous raconte l'actrice américaine. "C'est sur le tournage d'Everybody Wants Some !!, il y a une dizaine d'années, et c'est là qu'il m'a demandé, de façon très désinvolte, si je voulais jouer Jean Seberg. C'est ainsi que j'ai été choisie (rires) Je ne veux pas parler en son nom, mais je ne suis pas certaine qu'il ait été facile, une fois le projet lancé, de convaincre tout le monde qu'il fallait que ce soit moi, mais il y est parvenu et je lui en suis très reconnaissant même si je ne comprends pas pourquoi c'est moi qu'il a choisie (rires) J'en suis plus habituée aux auditions traditionnelles, que j'aie le rôle ou pas, mais c'était un honneur."
"J'ai de la chance d'avoir pu regarder autant de super films. Pour le boulot"
"C'est au moment où j'ai reçu le scénario que j'ai commencé à me plonger dans le personnage. Avec des évidences comme le fait de devoir apprendre le français, couper mes cheveux et les teindre en blond, alors qu'ils étaient bruns et tombaient jusqu'au niveau de mes hanches - un gros changement donc. Et le reste a été très amusant car il y avait toutes ces poches de recherche, la première étant de regarder et d'écouter le maximum de ce que Jean Seberg avait fait avant À bout de souffle [en français dans le texte], dont ces deux films avec Otto Preminger : Sainte-Jeanne et Bonjour Tristesse."
ARP
"Il y avait aussi quelques super interviews d'elle dont j'ai fait des transcriptions et que j'ai écoutées en boucle, pour dire ses phrases en même temps qu'elle et de la même manière, car elle avait une voix très intéressante, en matière de langue anglaise américaine. Car juste avant Bonjour Tristesse, vu que la presse l'avait détruite à cause de son interprétation de Jeanne d'Arc, Otto Preminger l'a fait travailler avec des coachs de dialecte, de jeu, de mouvement... Quand elle arrive sur le tournage d'À bout de souffle, elle vient tout juste d'apprendre ça, car elle vient de l'Iowa mais parle avec cette voix, jolie mais un peu prétentieuse. J'ai essayé de saisir cela, mais également d'avoir quelques mots à travers lesquels on retrouve un peu de sa voix de l'Iowa. Puis il y a eu sa voix française, qui a été un autre dialecte à apprendre, ce qui rajoute une couche. Et ensuite Jean qui joue Patricia."
"Sans oublier de regarder À bout de souffle et les films qui avaient inspiré Godard, en plus de tous ces opus de la Nouvelle Vague. J'ai de la chance d'avoir pu regarder autant de super films. Pour le boulot. Comme je ne suis pas allée à l'université, je n'ai pas suivi de cours sur la Nouvelle Vague, mais j'ai l'impression d'en avoir eu maintenant." Comme ses deux partenaires masculins, la comédienne a aussi dû trouver son équilibre en matière de recréation : "Nous ne cherchions pas l'imitation, mais lorsque nous avons refait des plans existants [d'À bout de souffle], j'étais obsédée par le fait que les choses devaient être identiques, comme dans la scène du New York Herald Tribune où j'ai essayé de suivre les mêmes pas, me tourner de la même manière. Nous avons essayé de le refaire, mais avec notre interprétation de ce qu'ils pouvaient dire à ce moment-là."
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 19 mai 2025