“Le monstre, que l'on croit l'exception, est la règle. Allez au fond de l'histoire : Néron est un pluriel.” Ryan Murphy est-il secrètement passionné par l'œuvre de Victor Hugo ? Mystère.
Toujours est-il que nous en sommes à la troisième saison de sa série Monstre, consacrée aux plus célèbres tueurs américains, et que cette fois, il est question d’un mythe. Car le tueur en série Ed Gein, aussi moralement douteux que cela puisse paraître, est bel et bien un mythe.
Jamais un criminel, à l’exception peut-être des mafieux Al Capone, Pablo Escobar ou dans un tout autre registre, Ben Laden, n’aura eu un tel impact sur l’imaginaire des Etats-Unis. Ed Gein est partout dans la fiction américaine, et son héritage dans l’histoire du cinéma est aussi spectaculaire que ses crimes sont odieux. Mais pourquoi lui ?
Le Roman “Psychose”
Après la découverte de ses crimes (meurtres, profanations avec actes de barbarie, soupçons de nécrophilie…), Ed Gein est finalement jugé en 1957. Déclaré fou, il finira ses jours dans une institution psychiatrique. Mais son histoire s’est répandue dans la société comme une traînée de poudre.
Le premier à se saisir du “personnage” Ed Gein, c’est le romancier Robert Bloch. Pour son roman Psychose (1959), il utilisera l’histoire du tueur pour créer le personnage de Norman Bates : un gérant de motel discret qui se révèle un meurtrier travesti et obsédé par sa mère, dont il conserve secrètement le cadavre. Ça vous rappelle quelqu’un ?
Park Circus France
L’inspiration est évidente, et le grand public ne s’y trompe pas. Au point d’attirer l'attention d’un certain Alfred Hitchcock.
Les Films “Psychose” et “Massacre à la tronçonneuse”
A-t-on encore besoin de présenter Psychose d’Alfred Hitchcock ? Sorti en 1960, le film est un raz-de-marée au box-office, affichant un taux de rentabilité de 4 000 % par rapport à son budget ! La passion du public pour le monstre se confirme, mais les artistes qui s’inspirent de son histoire sont encore timorés. La censure de l’époque aidant, les œuvres se concentrent d’abord sur la psychologie d’Ed Gein (et son complexe d’Oedipe très prononcé). Mais tout va changer en 1974.
Le mouvement hippie et son désir de liberté sont passés par là, et la censure est devenue beaucoup plus permissive. Ni une ni deux, c’est le réalisateur Tobe Hooper qui s’empare alors du mythe, avec son célèbre Massacre à la Tronçonneuse. Fini la psychologie, place aux images : les crimes sauvages d’Ed Gein sont présentés sur grand écran.
VORTEX INC. / KIM HENKEL / TOBE HOOPER © 1974 VORTEX INC. Tous droits réservés.
Masques en peau humaine, ossements humains en guise de mobilier, acte de barbarie sur de pauvres étudiants tombés sur une ferme isolée : Massacre à la tronçonneuse filme les scènes de crime de Plainfield telles qu’elles ont été décrites dans les journaux. De quoi dégoûter le public ? Il y a eu polémique, bien sûr, mais le film atteint dès sa sortie un statut culte, prouvant que les spectateurs en redemandent.
Mais que reste-il encore à filmer ?
“Le Silence des Agneaux” et les années 2000
Le cinéma a décortiqué la psychologie d’Ed Gein et ses crimes, mais il reste un aspect du personnage qui n’était jusqu’ici qu’évoqué : le travestissement. Cet aspect est évidemment présent chez Norman Bates, mais Hitchcock n’en fait pas un thème central du film. Contrairement à Thomas Harris.
Dans le roman comme dans le film, le personnage de Buffalo Bill dans le Silence des Agneaux est clairement inspiré d’Ed Gein, travaillant la chair de ses victimes pour en faire “des œuvres d’art”. Le personnage se travestit (comme Gein et Bates), mais c’est ici présenté comme une véritable perversion sexuelle, un marqueur central de la prédation du tueur. Un choix qui pose question, mais surtout un thème jusque-là impossible à aborder frontalement dans le cinéma américain. C'est désormais chose faite : Ed Gein est là, au complet.
Orion Pictures
Nous sommes maintenant au début du XXIe siècle et Ed Gein continue d’être interprété, ré-interprété, encore et encore dans plusieurs films (par exemple Ed Gein en 2001). On le cite dans American Psycho en 2000, on réalise même une comédie musicale sur sa vie en 2010… Si si, ça s’appelle "Ed Gein : La Comédie Musicale", ça existe, et maintenant vous le savez.
Mais pourquoi Ed Gein plus qu’un autre ?
Loin de nous l’idée de nous lancer dans un classement des pires tueurs en série, mais en termes de barbarie, l’histoire criminelle américaine offre à Ed Gein de sérieux concurrents. Alors pourquoi lui ? Et pourquoi est-ce qu’il continue de fasciner encore aujourd’hui, au point que Netflix lui consacre une série ?
Au-delà du côté très “visuel” de ses crimes, un premier élément de réponse est apporté par le livre Ed Gein : Autopsie d'un tueur en série de Eric Powell et Harnold Schechter . La théorie est la suivante :
“Avant Ed et Psychose, les monstres des films venaient systématiquement d'ailleurs : Transylvanie, Allemagne, Angleterre… Ou de l'espace. [...] Ed Gein introduisit quelque chose de nouveau et de révolutionnaire sur le grand écran : le monstre américain pure souche. La terreur [du voisin]”.
Netflix
Ce qui frappe en effet dans l’affaire Ed Gein, c’est qu’il vient de la campagne profonde. C’est un voisin discret, que l’on croise de temps en temps sans se méfier. A une époque où la société américaine avait tourné son imaginaire vers une menace extérieure (nous sommes en pleine guerre froide), voir un américain pure souche se comporter comme le pire des monstres était, littéralement, inimaginable. C'était la 1ere fois, et ce fut un traumatisme collectif.
D’un certain point de vue, l’affaire Ed Gein donc fait partie de cette période américaine qu’on appelle “la fin de l’innocence” pour désigner, à la fin des années 1950, le retour à un monde perçu comme hostile par la population, ce qui culminera avec la crise des missiles de Cuba en 1962. Le peuple américain a peur, les menaces sont partout, y compris dans ses campagnes. Et peu à peu, les menaces deviennent des monstres, et on imprime alors "leur légende"...
Netflix
Ce traumatisme historique est-il présent en 2025 ? Il faudra attendre le 3 octobre sur Netflix pour le savoir. Mais quiconque regarde les infos se doute que le peuple américain a bien des choses à exorciser en ce moment…