La Zone d'intérêt vous a marqué ? Vous allez y repenser devant ce film qui devrait faire parler
Maximilien Pierrette
Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

Moins d'un an après le virtuose "Limonov, la ballade", Kirill Serebrennikov est déjà de retour au cinéma avec "La Disparition de Josef Mengele", film troublant qui adopte le point de vue d'un ancien médecin nazi, surnommé "l'Ange de la mort".

Ça parle de quoi ?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele, le médecin nazi du camp d’Auschwitz, parvient à s’enfuir en Amérique du Sud pour refaire sa vie dans la clandestinité. De Buenos Aires au Paraguay, en passant par le Brésil, celui qu’on a baptisé « L’Ange de la Mort » va organiser sa méthodique disparition pour échapper à toute forme de procès.

La Disparition de Josef Mengele
La Disparition de Josef Mengele
Sortie : 22 octobre 2025 | 2h 16min
De Kirill Serebrennikov
Avec August Diehl, Maximilian Meyer-Bretschneider, Friederike Becht
Presse
3,2
Spectateurs
3,5
louer ou acheter

La mort en fuite

Pendant plusieurs années, Kirill Serebrennikov a été réduit à son statut de cinéaste dissident frappé d'une interdiction de quitter la Russie, officiellement accusé d'avoir détourné des fonds publics avec sa compagnie de théâtre en 2011 et 2014, même si beaucoup y voyaient une sanction politique envers ce farouche opposant à Vladimir Poutine. Mais les choses ont changé en 2022, lorsqu'il a fui son pays natal peu de temps après son entrée en guerre contre l'Ukraine, et a réussi à honorer le Festival de Cannes de sa présence sur les marches pour y présenter La Femme de Tchaïkovski, tourné pendant son ancienne vie.

Ce n'est pas le cas de ses deux opus suivants, également passés par la Croisette et qui, comme un symbole de sa nouvelle condition, mettent des fugitifs ayant existé en scène. Avec une énorme différence quand même : si les points de vue divergent sur le personnage principal de Limonov, considéré comme un révolutionnaire autant qu'un terroriste, il ne peut en être de même avec La Disparition de Josef Mengele, qui se penche sur l'après-Seconde Guerre Mondiale de ce médecin du camp d'Auschwitz surnommé "l'Ange de la Mort".

Bac Films

Une figure tristement célèbre qui n'est étrangère au cinéma, puisqu'on l'a vu sous les traits de Daniel del Ponte dans La Liste de Schindler et qu'il était l'objet de la traque au coeur des Ces garçons qui venaient du Brésil, menée notamment par Laurence Olivier qui avait incarné, deux ans plus tôt, un personnage inspiré par Josef Mengele dans Marathon Man. Qu'il soit directement évoqué (dans la dystopie The Man in the High Castle) ou qu'il ait servi de source d'inspiration (dans L'Affaire Rachel Singer ou la saison 2 d'American Horror Story), l'ombre de celui qui est décédé en 1979 plane sur le cinéma et les séries depuis de nombreuses années, et Kirill Serebrennikov fait plus que s'inscrire dans cette lignée avec cette adaptation du livre d'Olivier Guez paru en 2017.

De la même manière que La Chute avec Adolf Hitler, dont il racontait les derniers jours, La Disparition de Josef Mengele adopte le point de vue de celui qui était généralement secondaire quand il n'était pas l'antagoniste du récit. Et cela créé forcément un inconfort car le réalisateur cherche ainsi l'humanité derrière les ailes de l'Ange de la Mort, sans non plus chercher à excuser ou minimiser ses actes. Y compris dans ce dialogue où plusieurs anciens nazis en fuite contestent les chiffres officiels du nombre de personnes juives ayant péri, à cause d'eux, à Auschwitz, que Kirill Serebrennikov a conçue en réaction à un négationnisme grandissant de la Shoah dont il a été témoin.

Person of Interest

Comme le Prix Renaudot 2017 dont il s'inspire, le long métrage n'est pas tant un biopic qu'une enquête romancée, qui se sert notamment de la visite de son fils Rolf (Maximilian Meyer-Bretschneider) au Brésil pour confronter le criminel de guerre à ses actes et à son absence de remords, dans un noir et blanc charbonneux qui représente sa noirceur d'âme. Sauf dans deux séquences de flashbacks, où les couleurs vivent symbolisent, pour Mengele, le souvenir d'une époque joyeuse et révolue. On pense alors à La Zone d'Intérêt de Jonathan Glazer, qui décalait de la même façon le regard sur les horreurs connues de cette période, dans ces passages particulièrement dérangeants et qui pourraient faire parler.

Mais elles nous rappellent l'importance du point de vue lorsque l'on parle de cinéma. Car Kirill Serebrennikov, en aucun cas, ne cautionne ce qu'il montre. Il se met (et nous avec) dans le tête de son personnage joué par August Diehl (Inglourious Basterds, Une vie cachée), surtout dans le dernier segment du récit, pour montrer non pas ce qui le distingue des autres hommes mais, au contraire, ce qu'il a en commun avec eux. Un parti-pris forcément audacieux que le cinéaste russe aborde avec une mise en scène moins enlevée que dans La Fièvre de Petrov ou Limonov, la ballade, mais tout aussi précise, pour rappeler que le réalisateur de Leto est bien l'un des auteurs majeurs de notre époque, avec cet opus qui ne vous laissera pas indifférent.

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