Publié il y a 200 ans, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley est un des romans les plus adaptés de toute l’histoire du cinéma. Chaque nouvelle version, qu’elle soit humoristique, libre ou au contraire très fidèle, a su apporter une nouvelle pierre à l’édification du mythe que nous connaissons tous.
Qu’en est-il du Frankenstein réalisé par Guillermo Del Toro ? Nos confrères de Variety ont posé la question à Julie Carlson, professeure d’anglais à l’université de Californie et spécialiste de la période romantique.
“Un amoureux du livre.”
Julie Carlson commence ses retours en précisant avoir beaucoup apprécié le film. Elle considère que c’est un long-métrage sérieux et documenté, respectueux du travail littéraire de Mary Shelley.
Julie Carlson : “J'ai vraiment ressenti, surtout par rapport à d'autres adaptations, un véritable amour pour le livre et pour le génie de Mary Shelley. L'adaptation était plus fidèle au récit, à la manière dont Victor et la Créature racontent leur propre histoire. De plus, j'ai trouvé que le film restituait bien le langage du livre. La Créature est parfois très lyrique – pas autant que dans le livre, certes, mais on perçoit clairement toutes sortes de réflexions philosophiques qui la traversent.”
La professeure précise également avoir apprécié certains changements importants, qui avaient besoin d’être modernisés. Elle évoque notamment le personnage d’Elizabeth (interprété par Mia Goth), beaucoup plus active dans le film que dans le livre, ce qui correspond bien à la pensée féministe de Mary Shelley.
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Julie Carlson : "Le personnage d'Elizabeth est très différent. Bien sûr, de nos jours, je pense que c'était inévitable. Dans le livre, elle est assez passive ; elle n'a pas grand-chose à faire. Ici, elle est très indépendante, elle est elle-même scientifique, entomologiste. [...] Dans le livre de Mary Shelley, le monde est tellement patriarcal. Toutes les femmes – la mère, Elizabeth et Justine – sont en quelque sorte sacrifiées au patriarcat. Et j'apprécie que Del Toro n'ait pas cherché à rendre le tout aussi caricatural."
“Le film minimise ce qui était si fort dans le roman.”
Julie Carlson pointe cependant un aspect plus problématique de cette nouvelle adaptation, et qui concerne la souffrance de la créature. Le choix d’avoir fait du monstre une sorte de héros épique est à ses yeux la limite du film de Del Toro, puisque la morale du roman en est altérée.
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Julie Carlson : "Je pense que le film minimise ce qui était si fort dans le livre : la question sociale. [Le film] est une critique structurelle. Il traite davantage de la guerre, du militarisme, du capitalisme... Mais dans le livre et dans d'autres films, la sympathie pour la Créature vient du fait que personne ne peut la supporter d’abord à cause de son apparence. C'est une question de perception [et de rejet]. « Frankenstein » est souvent interprété comme une œuvre sur les opprimés. Je dirais que [le film] traite moins ouvertement cette question de l'oppression […] ce n'est pas son sujet principal.”
Une critique qui ne l’empêche cependant pas de saluer cette adaptation comme l’une des meilleures qu’elle ait pu voir : "Ce film est plus fidèle à la complexité du texte de Shelley. Il est structuré comme le livre et présenté de la même manière. Ce n'est pas un film d'horreur, mais un film gothique. […] [Il] cherche à rendre hommage non seulement à l'œuvre, mais aussi à Mary Shelley et à tout son cercle (Percy Shelley, Lord Byron, etc.)."
Frankenstein est disponible sur Netflix.