29 janvier 2024, à Gaza. Hind Rajab, une Palestinienne de 6 ans, est tuée par l'armée israélienne alors qu'elle se cachait dans une voiture. Avant sa mort, l'enfant échangeait avec l'équipe du Croissant-Rouge par téléphone pour être sauvée, en vain. La bande audio de cet appel téléphonique est au cœur de La Voix de Hind Rajab, reconstitution des derniers moments de la petite fille.
Réalisatrice de plusieurs films et documentaires, Kaouther Ben Hania livre ce récit tragique. Lors de sa présentation à la Mostra de Venise, La Voix de Hind Rajab est applaudi pendant 24 minutes avant de recevoir le Lion d'argent.
Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Rooney Mara... Plusieurs personnalités influentes d'Hollywood, acteurs-actrices comme cinéastes, ont apporté leur soutien au film. Nous avons rencontré la réalisatrice pour parler de ce projet inhabituel.
AlloCiné : Votre film repose sur la véritable voix de Hind Rajab, enregistrée lors de son dernier échange avec le Croissant-Rouge. Comment avez-vous construit le film autour ?
Kaouther Ben Hania, scénariste et réalisatrice : Ce que je voulais, c'était rester le plus proche possible de la réalité. J'avais l'enregistrement original, qui était en soi un document très fort et complet où il y avait toutes les étapes des derniers moments de Hind Rajab. Bien sûr, j'ai parlé avec les secouristes pour savoir ce qui s'est passé autour parce qu’on se demande pourquoi l’ambulance n’a pas été envoyée avant. Ça, c'est la première question qui me vient à l'esprit.
J'avais besoin de comprendre cette mécanique-là : pourquoi on n'a pas envoyé l'ambulance ? pourquoi on l’a envoyée à la fin ? et pourquoi a-t-elle été bombardée ? Tout ça, j'avais besoin de parler avec Mahdi, Rana, Nisreen et Omar [les membres du Croissant-Rouge, ndlr]. J’ai écrit en m’appuyant de tout ce qu’ils m’ont dit.
Comment, en tant que cinéaste, porte-t-on une telle responsabilité alors que le conflit se poursuit à cette heure ?
Ce n'était pas facile du tout. Bien sûr, je me suis posé toutes les questions parce que moi, je l'ai demandé, cet enregistrement, et le Croissant-Rouge m'ont fait confiance. Ils connaissaient mon travail de cinéaste et pour eux, c'était important. Donc, c'était une responsabilité énorme. Et la première question que je me suis posée : comment créer un film où on n’oublie pas Hind Rajab, où on arrive à comprendre dans quelles circonstances elle a été tuée et pourquoi ?
Quand j'ai entendu parler de cette histoire, je pensais que c'était le point culminant du conflit. Je pensais que ça allait s'arrêter après. Mais je faisais le film, je le montais, on était à Venise et tous les jours des civils, des femmes, des hommes, des enfants, continuaient de mourir. C'est l'une des raisons qui m'a poussée à inscrire ce film au présent. On est là et on essaie de sauver cette petite fille. On entend la douleur de Gaza, mais personne ne peut l’aider et on est tous dans cette impuissance collective.
Jour2Fête
Je ne voulais pas faire un documentaire qui parle d'un événement qui a eu lieu dans le passé. C'est pourquoi j'ai fait ce film dans cette forme. Une autre aurait été moins impactante. Et raconter l’histoire du point de vue de Hind aurait été indécent. Prendre une comédienne pour jouer son rôle ? Ça, c'était hors de question.
Le point de vue des employés du Croissant-Rouge, à ce moment-là, traduisait pour moi et traduit encore presque notre impuissance globale. La première chose que j’ai faite était de contacter la famille parce que pour moi, c'était impossible de faire un film sur Hind sans l'accord et la bénédiction de sa famille. D'ailleurs, on voit sa mère dans le film à la fin, tout comme les employés du Croissant-Rouge qui étaient une partie prenante de ce film.
Les acteurs ont dû jouer avec la bande audio dans les oreilles pendant les prises. Comment les accompagner dans ces instants si délicats ?
On s'est posé la question avec les acteurs avant le tournage. Eux, ils sont tous Palestiniens et chacun porte son traumatisme. Ils connaissaient très bien l'histoire de Hind. Ils étaient dans une sorte d’énergie de dire : “Il faut qu'on raconte nos histoires de l'intérieur.” Ce sont des acteurs extraordinaires, mais je n'ai pas travaillé avec eux sur leurs performances.
Ce n'était pas du tout la manière d'opérer dans ce film. On l'a tourné presque comme un documentaire. Ils réagissaient à l'enregistrement. Ils avaient répété avec les voix de leurs personnages. Ils avaient écouté la voix de Hind et avaient ses réponses écrites.
Jour2Fête
La voix de Hind était sur le plateau et il y avait quelque chose de l’ordre de l’immédiat. Comme s'ils étaient les vrais employés du Croissant-Rouge et qu’ils écoutaient ça pour la première fois. Ils savaient bien sûr comment cette histoire se terminait et agissaient comme s’il y avait encore de l’espoir.
Moi, je n'étais pas dans l'efficacité d'un tournage normal. On prenait des pauses. C'est le tournage où j'ai pris le plus de pauses pour parler, pour se prendre dans les bras, pour s’écouter et c'était émouvant, pas seulement pour les acteurs mais pour tout le monde..
Êtes-vous encore en contact avec la mère de Hind Rajab ?
Oui, oui, on est en contact depuis le premier appel. On est en contact tout le temps. Je la retrouve dans deux jours.
Ce qu’il s’est passé avec La Voix de Hind Rajab, en seulement trois mois, de Venise à aujourd’hui, est énorme.
Pensez-vous que des films comme celui-ci peuvent changer le monde ?
Souvent, je réponds que non, le cinéma ne change pas le monde. Ce sont les politiciens qui pourraient éventuellement le changer. Le cinéma, lui, peut changer le regard par rapport à celui-ci mais avec ce film, ma position a changé.
Ce qu’il s’est passé avec La Voix de Hind Rajab, en seulement trois mois, de Venise à aujourd’hui, est énorme. Il y avait une projection à Saint-Sébastien et les gens sortaient de la salle pour manifester. Il y avait quelque chose de l’ordre la communication entre la salle de cinéma, et la rue et la lutte. Ce désir de prendre la parole. J’espère que ce film va pouvoir changer les choses ou au moins y participer.
Plusieurs personnalités de l’industrie du cinéma, notamment hollywoodienne, ont apporté leur soutien au film. Quel a été leur rôle exactement et pouvez-vous rappeler en quoi leur aide est importante ?
On appelle cela, à l’américaine, un executive producer. Ce n’est pas une notion courante en France, mais cela signifie simplement qu’ils ajoutent leur nom au projet. Dans leur cas, Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Jonathan Glazer, Alfonso Cuaron et Rooney Mara, une fois le montage terminé, nous nous sommes dits qu’il serait utile de montrer le film autour de nous, à des personnes de notre cercle, dans l’espoir qu’un nom puisse aider à sortir le projet de sa niche et à amplifier la voix de Hind Rajab. C’était notre obsession.
Nous avons donc présenté le film à plusieurs personnes, en espérant qu’au moins l’une d’entre elles nous aiderait. Finalement, toutes sont revenues en affirmant vouloir devenir executive producer, c’est-à-dire associer leur nom au film. Elles n’ont apporté ni financement ni contribution créative : c’était simplement une manière de montrer leur soutien. Tous ont été touchés par le film. C’est une manière de le rendre plus visible.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 18 novembre 2025
La Voix de Hind Rajab, actuellement au cinéma