Dans cette série de science-fiction du créateur de Breaking Bad, ce personnage est la pire personne au monde... Et pourtant, elle est exactement ce dont on avait besoin
Emilie Semiramoth
Emilie Semiramoth
Cheffe du pôle streaming, elle a été biberonnée aux séries et au cinéma d'auteur. Elle ne cache pas son penchant pour la pop culture dans toutes ses excentricités. De la bromance entre Spock et Kirk dans Star Trek aux désillusions de Mulholland Drive de Lynch, elle ignore les frontières des genres.

Dans "Pluribus", Carol Sturka est abrasive, égocentrique, souvent détestable. C'est précisément ce qui en fait un personnage indispensable.

Attention, spoilers ! Cet article révèle des éléments-clés de l'intrigue de Pluribus. Si vous ne l'avez pas encore vue et ne souhaitez pas en connaître la teneur, ne poursuivez pas votre lecture.

En cette fin d'année, c'est le moment d'assumer ses opinions impopulaires : j'adore Carol Sturka. Depuis la sortie de Pluribus sur Apple TV, on ne voit sur les réseaux sociaux que des complaintes sur la lenteur de la série et son parti pris de l'anticlimax.

Mais au cœur de ces critiques, il y a surtout Carol : caractère difficile, décisions parfois incompréhensibles, refus obstiné de se plier aux règles de ce nouveau monde... Pourquoi cette horrible bonne femme tient-elle le premier rôle de la nouvelle série du génial créateur de Breaking Bad et Better Call Saul ?! En quoi mérite-t-elle cet insigne honneur ?

Alors que ce que j'aime chez Carol, c'est justement son goût de la transgression et son côté abrasif. J'aime la façon dont elle réagit face à la fin de notre monde non pas avec un héroïsme noble et chevaleresque, mais avec une défiance égocentrique, et enracinée dans le deuil. Un solipsisme encouragé par le fait que la conscience collective répond à chacune de ses demandes.

J'aime qu'elle soit assez coriace pour passer plus d'un mois seule chez elle quand les Autres abandonnent la ville pour ne plus avoir affaire à elle, mais assez humaine pour finalement céder et essayer même de se faire authentiquement aimer dans le final de saison.

Pluribus
Pluribus
Sortie : 2025-11-07
Série : Pluribus
Avec Rhea Seehorn
Presse
3,9
Spectateurs
4,0
Voir sur Apple TV

Une héroïne qui refuse le confort

Là où d'autres survivants comme l'épicurien Koumba Diabaté (Samba Schutte) exploitent joyeusement les ressources infinies de la conscience collective, Carol s'acharne à rejeter cette facilité. Elle pourrait demander n'importe quoi – et la série le démontre quand elle se fait livrer une grenade alors que sa demande était faite sur le ton du sarcasme. Mais Carol ne veut rien. Juste retrouver son existence d'avant, aussi insatisfaisante soit-elle à ses yeux.

Et c'est une réaction profondément humaine face à cette conscience collective qui évoque l'intelligence artificielle. Dans une ère où l'IA peut accomplir presque tout à notre place, Pluribus se veut une célébration du libre arbitre et de nos imperfections. Carol incarne ce refus de la facilité, cette volonté de rester imparfaitement humaine plutôt qu'assistée pour tout.

Un double standard révélateur

il est temps d'évoquer le sujet qui fâche. Car on ne peut ignorer le double standard évident : si Carol était un homme, son caractère mal-aimable et ses décisions impulsives seraient probablement perçues autrement. On applaudirait son indépendance farouche, on rirait de ses sarcasmes. Pensez aux innombrables anti-héros masculins qui peuplent nos écrans, de Walter White à tout le casting des Soprano. Leur arrogance est fascinante, leur égoïsme est soudainement complexe.

Le personnage de Liz Danvers dans True Detective : Night Country, incarné par Jodie Foster, a fait face aux mêmes réticences. Elle campe une enquêtrice revêche, peu aimable, focalisée sur son enquête quitte à déplaire à sa communauté. Exactement comme Carol. Ces femmes de plus de quarante ans qui n'ont plus le temps ni l'envie de plaire représentent une catégorie sous-représentée à la télévision. Largement sous-représentée.

Apple TV

La force d'un personnage imparfait

Carol n'est pas une héroïne au sens hollywoodien. Elle est égoïste, elle fait des erreurs, elle blesse les gens autour d'elle. Mais c'est justement là que réside sa force. Après une décennie passée à écrire des méchants, Vince Gilligan voulait créer quelqu'un de "bon mais imparfait" et qui tente de sauver le monde. Le résultat est un personnage d'une complexité rare.

Et force est de constater que l'actrice Rhea Seehorn livre une performance magistrale. Elle porte presque seule sur ses épaules ces neuf épisodes en incarnant la seule vraie personne sur Terre. Elle fait de Carol quelqu'un de très spécifique – une autrice de fantasy-romance qui cachait son homosexualité, une veuve en deuil, une femme qui a survécu à des thérapies de conversion – tout en la rendant universellement accessible dans son malaise face aux Autres.

Pluribus nous demande de rester avec Carol, de supporter son inconfort, d'accepter qu'elle ne soit pas sympathique. Et c'est peut-être l'exercice le plus généreux que puisse nous proposer une série : nous apprendre à apprécier les héroïnes qui ne cherchent pas notre approbation.

La première saison de Pluribus est intégralement disponible sur Apple TV.

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