On ne devrait pas jurer que par les récompenses et autres prix d'interprétation quand il s'agit de cinéma, mais le sujet est difficile à éviter, surtout en cette période où une cérémonie succède à l'autre, et où un film et ses talents reviennent chaque week-end dans l'actualité. Et d'autant plus lorsque nous sommes en présence d'une telle évidence que celle que nous offre Hamnet en la personne de Jessie Buckley.
Révélée en 2019 grâce à sa prestation flamboyante dans Wild Rose, l'actrice irlandaise a vu sa notoriété grandir au fil des ans et des projets, évoluant aussi bien dans la mini-série Chernobyl et les univers tordus d'Alex Garland (Men) ou Charlie Kaufman (Je veux juste en finir) que devant la caméra de Sarah Polley (Women Talking) ou Maggie Gyllenhaal (The Lost Daughter puis The Bride !, attendu le 4 mars dans nos salles). Et c'est grâce à une autre réalisatrice, Chloé Zhao, qu'elle délivre sa performance la plus déchirante à ce jour, de celles capables de mettre tout le monde d'accord et qui fait d'elle notre favorite pour les prochains Oscars. Et nous ne sommes sans doute pas les seuls.
Inspiré du roman homonyme de Maggie O'Farrell, paru en 2020 avant d'être adapté une première fois sur les planches, le long métrage tourne autour de la théorie jamais officiellement prouvée selon laquelle William Shakespeare se serait inspiré d'une vieille pièce et de la mort de son jeune fils Hamnet pour signer ce qui deviendra l'une de ses oeuvres les plus célèbres : "Hamlet". Entre la présence d'un enfant fantôme et le fait que le Barde ait lui-même été sur scène lors des premières représentations, les indices ne manquent pas mais rien n'a vraiment été avéré, même si le principal est ailleurs ici.
Universal Pictures International France
Loin d'un Shakespeare in Love version drame, qui multiplierait les références, Hamnet met l'auteur au second plan et n'accorde qu'une petite partie de son récit à ce qui deviendra "Hamlet", pour mieux se focaliser sur le couple, de sa rencontre au drame qu'il a vécu, et le personnage principal n'est autre que son épouse Agnes (également appelée Anne selon les versions, les deux renvoyant à l'époque au même prénom, comme Hamnet et Hamlet). Donc Jessie Buckley, qui s'est prise de passion pour cette histoire.
"Quand vous lisez le livre, il y a quelque chose d'indéniable et d'instinctif qui vous frappe", nous disait-elle en décembre dernier, lors de son passage à Paris. "C'est comme ça que je me suis sentie, dans cet univers, face à cette femme qui est en contact profond avec sa nature et celle des éléments, avec quelque chose d'ancien, la famille, la maternité, l'amour, la perte. Et l'art, puisqu'elle vit aux côtés d'un créateur, ce qui nous rappelle à quel point nous avons besoin de ces artistes pour exprimer des choses enfouies au fond de nous et qu'il est trop difficile de faire sortir."
"Je n'avais pas prévu à quel point la tendresse d'Agnes m'a changée"
"Ce que je n'avais pas prévu et que j'ai découvert en jouant cette histoire, c'est à quel point la tendresse d'Agnes m'a changée. Elle est très forte, mais elle tire sa force de sa tendresse, et c'est ce que j'ai dû comprendre et apprendre à vivre à travers cette histoire." Quelques mots qui mettent en lumière l'une des grandes forces du film : son universalité. Il parvient en effet à aller au-delà de Shakespeare pour parler de deuil de façon générale, de la manière dont on peut le vivre et le surmonter (à travers le pouvoir cathartique de l'art notamment), et parle ainsi à tout le monde.
À des degrés divers comme Jessie Buckley a elle-même pu le constater, racontant à des confrères avoir découvert le résultat, sur la table de montage, alors qu'elle était enceinte de huit mois, alors que son enfant, âgé de 4 mois en décembre de 2025, était à quelques chambres de nous : "Nous avons tous notre propre relation au deuil. Dès que vous naissez, vous vivez au bord de ce précipice qu'est la perte de quelqu'un que vous aimez à un moment, ou même votre propre mortalité."
Capture d'écran
"La perte d'un enfant est quelque chose que je ne pouvais alors pas comprendre", ajoute-t-elle, avec la voix qui tremble et en touchant le bois de sa chaise, comme pour conjurer le mauvais sort. "Avec le plus grand des respects [pour les personnes qui y ont fait face], j'ai tenté de m'approcher au maximum de ce que ce serait. Mais je ne sais pas où le deuil commence et se termine, et quand je me plonge dans ces moments où j'essaye de toucher du doigt ce que c'est, je dois faire en sorte de m'ouvrir au moment présent autant que possible."
"Il y a bien sûr de la technique dedans, mais je dis aussi que c'est comme faire une soupe : pendant les semaines et mois qui précèdent le tournage, et encore une fois en faisant preuve d'un grand respect vis-à-vis de ce vers quoi je dois aller, je rajoute les ingrédients instinctifs qui me paraissent être nécessaire, de façon à ce que, le moment venu, j'aie la substance qu'il faut pour me porter et faire ressortir ce qu'il faut. Mais ça, vous ne pouvez pas le faire seul. Dans cette histoire, j'ai eu une magnifique réalisatrice avec Chloé, mon sublime ami Paul [Mescal], des enfants incroyables, Emily Watson, une équipe géniale avec laquelle nous avons partagé la même vibration et le respect de cette expression. Nous voulions et devions raconter cette histoire ensemble, auquel cas elle n'aurait pu exister ainsi."
"Nous voulions et devions raconter cette histoire ensemble, auquel cas elle n'aurait pu exister ainsi"
Un ensemble qui inclut aussi les spectateurs qui sauront se reconnaître en Agnes et auront du mal à ne pas être saisis par la performance de Jessie Buckley, d'une puissance parfois ahurissante (lors de la scène d'accouchement puis celle de la mort d'Hamnet) mais sans trop en faire, à l'image de cette séquence finale et de ce petit geste, à la fois simple et dévastateur, qui devrait faire craquer celles et ceux qui avaient réussi à retenir leurs larmes jusqu'ici. Et cela va à l'encontre qui veut qu'une prestation digne de récompenses passe par une transformation physique et/ou le fait de jouer une personne ayant existé, ou doive passer par les extrêmes endurés par Leonardo DiCaprio sur le tournage de The Revenant.
Si Jessie Buckley parvient à ce point à nous toucher et faire en sorte que l'on oublie le contexte dans lequel se déroule le long métrage, c'est parce qu'elle trouve l'équilibre parfait entre la performance capable d'attirer l'attention de l'Académie et la justesse dans sa manière de traduire des émotions pour faire en sorte qu'elles traversent l'écran et nous atteignent en plein coeur, en s'accordant avec la mise en scène sensorielle de Chloé Zhao.
And the Oscar goes to Jessie Buckley ?
À tel point qu'elle parvient à un niveau à la fois stratosphérique et indicible, qui fait que l'imaginer brandir un Oscar de la Meilleure Actrice dans la nuit du 15 au 16 mars relève aujourd'hui de l'évidence, au risque de faire couleur quelques larmes supplémentaires devant son discours ou en repensant aux scènes clés d'Hamnet, qui ont attiré autant de récompenses méritées entre ses mains.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 11 décembre 2025
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