"Un réalisateur ? je ne l'ai pas vu au générique !" : sorti il y a 40 ans, ce grand film démoli par la critique a bien failli détruire la carrière d'Al Pacino
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti sur les écrans à Noël 1985, le film "Révolution", porté par Al Pacino et réalisé par Hugh Hudson, a été un tel échec qu'il a non seulement détruit la carrière de son réalisateur, mais a bien failli aussi emporter celle de l'acteur...

Lorsque Les Chariots de feu du réalisateur Hugh Hudson remporta quatre Oscars en 1982, le scénariste du film, Colin Welland, lâcha ces mots : "Les Britanniques arrivent !" Des mots traditionnellement (et à tort) attribués à Paul Revere, très fameux patriote de la révolution américaine, qui alerta les rebelles coloniaux de la première attaque secrète de l'armée britannique en 1775.

210 ans plus tard, les événements fondateurs de ce qui deviendra la Guerre d'Indépendance des Etats-Unis étaient au coeur du nouveau film de Hudson, deux ans seulement après son éblouissant Greystoke : Revolution. Un film très ambitieux, qui sera hélas un échec critique et commercial absolument dévastateur.

Non seulement le film obèrera gravement la suite de la carrière du cinéaste, qui n'a plus jamais retrouvé l'aura de ses flamboyants débuts et dont les films suivants sortiront dans une indifférence polie, mais il a aussi bien failli détruire la carrière de son interprète principal, Al Pacino.

"Cet anti héros avait une vraie résonnance en moi"

Pour l'acteur, qui sortait de sa géniale incarnation de Tony Montana dans Scarface deux ans plus tôt, le rôle titre de Révolution représentait un challenge nouveau dans l'éventail de ses rôles. Celui de Tom Dobb, un émigrant écossais arrivant à New York en pleine révolte contre la couronne britannique. S'il ne se sent pas concerné par cette lutte enragée, le sort de son fils, enlevé par les Anglais, l'inquiète. Et le jette malgré lui dans le chaudron infernal de la guerre...

"C'était un film en avance sur son temps, et ce personnage était un anti héros" expliquait le réalisateur, dans un entretien filmé avec Al Pacino en 2009. "C'était encore l'époque de Rambo, de l'Amérique de Reagan, les gens n'étaient pas prêts pour ce type de personnage [...] Je suis venu à New York pour te rencontrer, et il m'a fallu une semaine pour te convaincre de jouer le rôle".

"Je trouvais que tu étais un des plus grands réalisateurs" lui répond Pacino: "tu venais de réaliser deux immenses films, Les Chariots de feu et Greystoke. Je n'avais encore jamais joué ce type de rôle, et ce personnage, cet anti héros, avait une vraie résonnance en moi. Ton enthousiasme a aussi été déterminant". Pacino arriva toutefois tardivement sur le projet : les noms de Michael Douglas, Robert Duvall, Dustin Hoffman, Richard Gere, Sam Shepard et même Harrison Ford circulèrent avant le sien.

Warner Bros.

"J'aurais dû m'enfuir !"

La production de Révolution s'est révélée être un enfer, rendu encore plus pénible par la pneumonie dont Pacino commença à souffrir dans la ville humide de King's Lynn, dans le Norfolk. "Pacino était malade pendant la première moitié du tournage et je me sentais mal à ce sujet" confia le réalisateur au Guardian, en 2009. "Je voulais que le film soit humide et boueux, pour montrer à quel point c'était difficile pour les soldats, à quel point les débuts de l'Amérique étaient sordides".

Un souci d'authenticité devenu problématique. Pacino, alors âgé de 45 ans, a rapidement développé une pneumonie aiguë. Il en a souffert pendant les mois de mars et avril 1985, les deux premiers mois du tournage.

En fait, les conditions de tournage furent si mauvaises qu'un après-midi, les figurants quittèrent carrément le plateau en signe de protestation. La production recruta alors en catastrophe des volontaires dans le coin pour les remplacer. Et sans même parler de l'actrice Nastassja Kinski, qui partage l'affiche, et semblait peu concernée. Rendant visite à son petit ami de l'époque qui se trouvait alors à Paris, elle quitta le tournage durant plusieurs jours, sans crier gare...

"À King's Lynn, il n'y avait pas de bons restaurants, de bars ou d'hôtels de première classe où se réfugier à la fin d'une longue journée" écrivait Irwin Winkler, le producteur de Révolution, dans ses mémoires, A Life In Movies: Stories From 50 Years in Hollywood. "Habituellement, dans un endroit comme celui-ci, il y a beaucoup de flirt, des histoires d'amour passionnées et des bagarres d'ivrognes. Nous avons beaucoup bu et nous avons eu quelques bagarres, mais pas beaucoup d'amour".

Warner Bros.

Et de lâcher que ce fut selon lui une grave erreur de faire un film sur la révolution américaine en Grande-Bretagne, cédant aux demandes pressantes de la société britannique coproductrice, Goldcrest : "Ils m'ont convaincu que l'Angleterre comptait de nombreux hameaux, de vastes espaces ouverts et des maisons qui n'avaient pas changé depuis 200 ans.

Oh, et au fait, un groupe de dentistes norvégiens participait au financement, donc nous devions tourner une ou deux scènes là-bas. Nous allions donc voir les Américains vaincre les Britanniques avec de l'argent britannique, un réalisateur britannique, une équipe britannique, des lieux de tournage britanniques, et même la Norvège ! J'aurais dû m'enfuir".

"Ils m'ont poussé à sortir le film avant qu'il ne soit terminé"

Portée par le triomphe des Chariots de feu, qu'elle avait produit, la société de production Goldcrest s'est révélée être bien trop gourmande. Alors même que Révolution était en tournage, elle finançait deux autres films aux aussi en production : Mission de Roland Joffé, avec Robert de Niro et Jeremy Irons, tourné en Amérique du Sud. Et Absolute Beginners, une comédie musicale avec David Bowie tournée dans les studios de Pinewood.

Un exercice financier périlleux, aggravé par de gros dépassements de budgets. Celui de Révolution explosa pour quasi doubler, atteignant 28 millions de dollars. Une somme énorme pour l'époque. Sous grosse pression financière, Goldcrest avait promis à son distributeur américain Warner Brothers une sortie le jour de Noël pour le film, dont le tournage venait seulement de s'achever en juillet de la même année. Un choc pour Hudson, Pacino et Winkler. Le film n'était absolument pas prêt.

"Ils avaient besoin de cash, et m'ont poussé à sortir Révolution avant qu'il ne soit terminé" racontait le cinéaste au Guardian. "Je l'avais montré à mon ami Lindsay Anderson, qui m'avait dit qu'il fallait y ajouter une voix off, mais nous n'avions pas le temps".

Warner Bros.

"Un réalisateur ? Je ne l'ai pas vu crédité au générique !"

Sorti sur les écrans le 25 décembre 1985, Révolution fut un bien triste cadeau de Noël pour l'équipe du film. Les critiques furent meurtrières. "Un réalisateur ? je ne l'ai pas vu crédité dans le générique. Y en avait-il un ?" écrivit perfidement le critique de Time Out.

"Un désastre, mais tellement ridiculement malavisé qu'il en devient parfois très amusant, pour toutes les mauvaises raisons" asséna la plume du New York Times de son côté. "Regarder Révolution, c'est un peu comme visiter un musée : c'est beau, mais ça manque de vie" commenta Variety.

Aux Etats-Unis, le film ne ramassa que 358.874 $ au box office. En Grande-Bretagne, ce fut un des plus gros désastres de l'Histoire du box office local. Au point que, dit-on, il a découragé pendant des années le financement des films britanniques, provoquant à lui seul une crise financière qui a duré une décennie dans l'industrie cinématographique. Révolution fit même une humiliante tournée aux Razzie Awards, avec quatre nominations : pire film, pire réalisateur, pire musique, et pire acteur pour Pacino.

"J'ai perdu tout intérêt pendant un certain temps"

L'acteur fut logiquement meurtri de l'accueil fait au film, au point qu'il stoppa le cinéma durant quatre années pour ne plus se consacrer qu'au théâtre, son premier amour. "Révolution fait partie de ces événements qui surviennent dans une carrière et qui vous apprennent énormément, car ils constituent une expérience déstabilisante" commentait l'intéressé, en 2018.

Ajoutant : "Je m'attendais à ce qu'ils travaillent sur ce film, mais ils l'ont simplement laissé tomber. Ils n'ont sorti que la moitié du film. J'étais consterné et choqué. Je ne savais pas quoi faire. C'est ce film qui m'a fait perdre pied. J'ai perdu tout intérêt pendant un certain temps".

En 2009, Hugh Hudson a eu l'opportunité de sortir sa version Director's Cut; baptisée Révolution Revisited. Un montage plus court de 10 min que l'original, une fin différente, et surtout enfin agrémenté de la voix off faite par Al Pacino, qui fut impossible à ajouter à l'époque. Une vraie rédemption pour une oeuvre incomprise en son temps, singulière et puissante, qui mérite une sérieuse découverte et réévaluation.

Warner Bros.

"Je ne regrette rien. J'ai l'impression d'avoir commis ce que j'appellerais des erreurs" dira en guise d'épilogue Pacino, dans un entretien accordé au journal The Independent en 2015. "J'ai choisi le mauvais film, ou je n'ai pas poursuivi un personnage, mais tout ce que vous faites fait partie de vous et vous en tirez quelque chose. Avoir l'idée et l'excitation d'être dans ces situations et ces lieux, c'est plus que de simples souvenirs, cela façonne votre vie".

AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet