Sorti en 1951, Le Fleuve marque la première incursion de Jean Renoir dans le cinéma en couleur, tourné cette fois en Inde. Ce film reste pour Martin Scorsese une œuvre inoubliable, découverte alors qu’il n’était qu’un enfant, et qu’il considère comme l’un des plus beaux films jamais réalisés.
Si l’on devait désigner un cinéaste représentant à lui seul la passion absolue pour le cinéma, ce serait Martin Scorsese. Sa connaissance encyclopédique des films et de leurs auteurs est prodigieuse. Mais Marty, de son petit nom, ne se contente pas d’admirer le cinéma : il se bat activement pour sa préservation, notamment à travers la Film Foundation, fondée en 1990, et le World Cinema Project, qui œuvre à restaurer des films essentiels du patrimoine mondial. Depuis sa création, le programme a permis de restaurer plus de 1000 films, dont 65 directement supervisés par le projet, provenant de 31 pays différents.
Un chef-d’œuvre coloré et intemporel
Parmi ces trésors restaurés, Le Fleuve occupe une place particulière. L’histoire du film se déroule dans la région de Calcutta, au Bengale, et suit une famille d’expatriés britanniques vivant sur les rives du Gange, où le père dirige une presse à jute. La fille aînée, Harriet, adolescente romantique, passe ses journées avec Valerie, fille unique d’un riche propriétaire, et leur amie Melanie, née d’un père anglais et d’une mère indienne. L’arrivée du capitaine John bouleverse leurs vies, et les trois jeunes filles tombent peu à peu sous le charme de cet étranger…
United Artists
À l’origine, Renoir s’était inspiré d’un roman autobiographique de la grande écrivaine britannique Rumer Godden, qu’il avait découvert via une critique dans le New Yorker. Il racontait : “Tout fier de ma découverte, j’ai préparé un petit synopsis, et je suis allé voir différents producteurs et studios.” Mais la plupart des studios étaient sceptiques : “Tous m’ont répondu : ‘Vous êtes fou. Ce sujet n’a aucun intérêt. Un film aux Indes doit comporter des éléments essentiels : il faut des tigres, des lanciers du Bengale, et des éléphants. Dans Le Fleuve, il n’y a ni lancier, ni tigre, ni éléphant, donc ce n’est pas un film indien, cela ne nous intéresse pas.’”
Le financement viendra finalement d’une rencontre improbable : Kenneth McEldowney, fleuriste à Beverly Hills et ancien pilote en Inde, qui avait acheté les droits du roman sur les conseils de la sœur du Premier ministre indien Nehru. McEldowney cherchait à se lancer dans le cinéma, et Renoir souhaitait adapter le roman. Leur collaboration, née en novembre 1948, était évidente.
United Artists
Quand Scorsese rencontre Renoir : une leçon de vie et de cinéma
Pour Martin Scorsese, Le Fleuve a une signification très personnelle. Il le découvrit vers l’âge de neuf ans, grâce à son père qui l’emmenait au cinéma pour égayer son quotidien d’enfant fragile et asthmatique.
“J’ignore comment un ouvrier du textile eut l’idée d’aller voir Le Fleuve au cinéma. Ce fut une expérience déterminante, mon premier contact avec une culture étrangère. Il y eut d’autres films, mais celui-ci est à part. Ça tient aux couleurs, sans aucun doute. Avec Les Chaussons rouges, ce sont les plus beaux films en couleurs jamais réalisés. [...] C’était le premier film en couleur tourné en Inde, et le tout premier film en Technicolor de Renoir. [...] On sent l’empreinte du fils du peintre impressionniste, surtout dans les paysages. Si au début on est subjugué par la couleur, la vraie force du film, c’est l’humanité de cette culture. [...] Le film s’écoule, l’histoire vous plonge au cœur de l’adolescence, où la vie est à la fois merveilleuse et terrible pour ces jeunes, de 12, 13 ou 14 ans. C’est une étape formidable, mais dure, jalonnée d’épreuves difficiles.”
Scorsese voit également Le Fleuve comme un film profondément lié à son époque, celle de l’après-guerre, un moment où le monde avait besoin de rêver : “Les années d’après-guerre furent très spéciales pour le cinéma, dans le monde entier. Des millions de personnes avaient été massacrées, des villes entières avaient été rasées, la foi en l’Humanité fut sévèrement ébranlée. Les plus grands réalisateurs se mirent alors à créer des méditations sur l’existence, sur le miracle même de la vie. [...] Jean Renoir a utilisé l’autobiographie de Rumer Godden pour créer un film qui évoque réellement ce qu’est la vie ; un film sans réelle histoire mais qui concerne le rythme même de l’existence, le cycle de la naissance, de la mort et de la régénération, ainsi que la beauté éphémère du monde.”
Ironiquement, Rumer Godden n’avait pas apprécié l’adaptation de son premier roman, Narcisse noir, par Michael Powell et Emeric Pressburger, devenu depuis un classique, mais elle apprécia Le Fleuve.
Aujourd’hui, ce chef-d’œuvre peut être redécouvert en DVD, Blu-ray ou en VOD, offrant une plongée unique dans un monde de couleurs, de poésie et d’humanité.
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