Il y a 65 ans, Jean Gabin avait déjà tout compris en livrant un fabuleux discours dans cet extraordinaire film
Aude Mackau
Aude Mackau
Passionnée de cinéma, Aude a grandi dans les salles obscures tout en tombant amoureuse des séries à côté. Jonglant entre le petit et grand écran, elle se spécialise désormais dans tout ce qui fait l'actualité, de l'anecdote du passé à la dernière info sensationnelle à relayer.
Co-écrit avec :
Olivier Pallaruelo

Plus de 60 ans après, Jean Gabin dans “Le Président” prouve que la politique et les dialogues de Michel Audiard restent étonnamment actuels. Un film où sagesse et piquant ne se démodent pas.

JLPPA / Bestimage

Il y a plus de six décennies, Jean Gabin avait déjà livré un discours d’une étonnante modernité dans un film qui demeure incontournable. Sorti en 1961, Le Président le met en scène plus orateur que jamais, porté par les dialogues ciselés de Michel Audiard. Ces répliques percutantes abordent des thématiques qui, étonnamment, restent d’une étonnante actualité.

Audiard, maître des mots et des caractères

Le cinéma français a toujours valorisé les grands dialoguistes. Après Jacques Prévert et Henri Jeanson, Michel Audiard s’est imposé avec un style unique et inimitable. Entre sarcasme populaire et observation sociale aiguë, il façonnait ses personnages avec une précision rare. Ses dialogues, ciselés et parfois acérés, servaient pleinement les talents qu’il accompagnait à l’écran.

Sa collaboration avec Gabin illustre parfaitement ce génie. Comme le raconte Audiard dans un entretien à la revue Cinématographe : “On dit que je faisais parler Gabin ; ce n’est pas vrai, Gabin avait un merveilleux langage dans la vie. Quand on a parlé plusieurs fois avec un acteur, on sent bien la tournure de son langage, son tempo, ses silences le cas échéant…

Le Président
Le Président
Sortie : 1 mars 1961 | 1h 50min
De Henri Verneuil
Avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure
Spectateurs
4,1
Streaming

Une fiction politique étonnamment prophétique

En 1960, Audiard prête sa plume au Président, réalisé par Henri Verneuil et adapté d’un roman de Georges Simenon paru en 1958. Ce film, rare dans le paysage français, aborde avec clairvoyance des enjeux qui font toujours débat : Europe, honnêteté des élus, courage politique, rapports avec le grand capital et intérêt général.

Jean Gabin y incarne Émile Beaufort, ancien président du Conseil, retiré de la vie politique mais toujours influent. Philippe Chalamont, son ancien directeur de cabinet interprété par Bernard Blier, vient solliciter ses conseils. Beaufort, figure de sagesse et de rigueur, évoque avec lucidité les enjeux du pouvoir. Si Simenon s’est inspiré de Clémenceau pour ce personnage, on pense surtout au général de Gaulle : l’amour de la patrie et l’idée que seuls les hommes intègres méritent de la servir.

Des dialogues qui font mouche

Tout au long du film, les répliques frappent par leur justesse et leur piquant. Un agriculteur s’exclame ainsi : “On est gouverné par des lascars qui fixent le prix de la betterave, et qui seraient pas foutus de faire pousser des radis.

Ou cet échange entre Beaufort et un député : “Quand on ne veut pas du pouvoir, on le refuse : on peut très bien vivre dans l’ombre… ‒ Et ne jamais en sortir, vous en savez quelque chose !

Lors d’un Conseil des Ministres agité, Beaufort observe la présentation d’un projet de dévaluation de la monnaie et les réactions des ministres : “Je ne vous apprendrai rien Messieurs, en vous rappelant que la plupart des grands pays du monde l’Angleterre, l’Amérique, Le Japon, la Suède, l’Autriche, ont dévalué leur monnaie. Les gouvernements qui nous ont précédé ont conduit le pays à la paralysie économique sous prétexte de respecter une orthodoxie financière à laquelle le grand capital est fortement attaché.

Cité Films

Et lorsque Chalamont exprime, des années plus tard, son ambition de devenir président du Conseil sans se croire supérieur aux autres, Gabin rétorque : “Voilà ce que vous souhaitez pour votre pays : un homme pas plus mauvais qu’un autre. Mais, quand on a cette ambition-là, on ouvre un bazar, on ne gouverne pas une nation !

D’autres perles ponctuent le film : “Entre l’intérêt national et l’abus de confiance, il y a une marge.” Ou encore : “Il faut prendre la démocratie comme elle est, cette démocratie dont un grand homme politique a dit qu’elle était le pire des régimes, à l’exception bien entendu de tous les autres.

L’apothéose : le monologue de Beaufort

Le point culminant du film est sans doute le discours que prononce Jean Gabin à l’Assemblée Nationale. Face à l’opposition menée par Chalamont, le vieux politicien défend sa vision de l’Europe et de la politique avant de tirer sa révérence. Le texte, prévu initialement en un seul plan-séquence, sera finalement filmé autrement à cause de l’appréhension de Gabin devant sa longueur.

La politique, Messieurs, devrait être une vocation… Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous… Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient, et qui nécessite de grosses mises de fonds car une campagne électorale coûte cher ! Mais pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans… Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du Conseil, alors là, le placement devient inespéré ! Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelitzer ou à Zoa, et bien ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’Oubangui et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un Roi N**** !

Et il conclut avec force : “Vous allez faire avec les amis de Mr Chalamont, l’Europe de la fortune contre celle du travail. L’Europe de l’industrie lourde contre celle de la paix. Et bien cette Europe là vous la ferez sans moi, je vous laisse !

Soixante-cinq ans après sa sortie, les paroles de Beaufort-Gabin continuent de résonner avec pertinence. Pour ceux qui souhaitent découvrir ou redécouvrir ce classique, Le Président est disponible en DVD, Blu-ray et VOD.

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