"J'ai été dénoncé pour avoir insulté l'armée" : sorti il y a 56 ans, ce chef-d’oeuvre est l’un des plus grands films de guerre jamais réalisés
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti en 1970 et réalisé par un des derniers grands maîtres du cinéma italien, Francesco Rosi, "Les Hommes contre" vaudra au cinéaste un procès intenté par l'Armée. Un très grand film, porteur d'une indignation aussi viscérale que bouleversante.

Jadran Film

Observateur lucide, auteur d'une oeuvre d'une très grande cohérence et d'une intégrité sans faille, Francesco Rosi était un des derniers grands maîtres du cinéma italien, aux côtés de Federico Fellini. Après son film Profession Magliari, en 1959, dont l'action se situe dans les milieux immigrés italiens d'Allemagne, Rosi signe en 1961 son premier véritable chef-d'oeuvre, Salvatore Giuliano. Le premier d'une liste d'oeuvres admirables.

"L'âme de Rosi était sensible à la politique"

Durant toute sa carrière, l'ambition de Rosi fut de rendre compte de tous les aspects de la réalité italienne. A travers ses films, c'est l'Histoire même de l'Italie qu'on peut suivre. "L'âme de Rosi était sensible à la politique" raconte l'écrivain et réalisateur Italo Moscati, qui fut aussi le scénariste du sulfureux Portier de nuit de Liliana Cavani.

"A un certain moment, Rosi, qui s'intéresse à l'Histoire, pense que ses histoires, liées à des faits divers cruels et d'actualité, pouvaient s'alimenter de l'Histoire de notre pays. C'est le moment des "Hommes contre", les années 1970. Et les années 70 en Italie sont encore une période de grandes contestations, après Paris, Berkeley ou l'Allemagne. Il invite aussi à une réflexion sur son propre pays".

En 1957, Stanley Kubrick avait signé avec Les Sentiers de la gloire un des plus grands films de guerre jamais réalisés, qui plus est sur la guerre de 14-18. Sans démagogie ni manichéisme, pourfendant les mécanismes implacables et aberrants de la justice militaire, le film de Kubrick était aussi un très puissant vecteur de valeurs intemporelles et universelles comme la paix, la justice et l'équité.

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Sans afféterie, par la force d'une mise en scène épurée, le réalisme brutal de ses scènes de guerre, Les Hommes contre de Rosi, sorti en 1970, offre une description quasi organique de la guerre débouchant sur une très féroce allégorie politique, et n'a certainement pas à rougir de la comparaison avec son aîné, dont il partage d'ailleurs sa thématique, au-delà de sa toile de fond.

Porté par les formidables compositions de Gian Maria Volontè (dans sa première des cinq collaborations avec Rosi), Mark Frechette, et plus encore par celle, incroyable, de l'immense acteur que fut Alain Cuny sous les traits d'un général fanatique et inhumain au visage tourmenté, Les Hommes contre se déroule en 1916.

Les troupes italiennes se battent contre l'armée autrichienne. Sur le front des Alpes, les Autrichiens ont chassé les Italiens du piton rocheux de Montefiore. Le général Leone s'entête à reprendre cette position, qui a une grande importance stratégique. Il multiplie ainsi les offensives inutiles et les opérations suicides.

Deux officiers, le lieutenant Ottolenghi (Gian Maria Volontè) et le lieutenant Sassu (Mark Frechette), s'opposent à lui. Le premier, militant socialiste, n'accepte pas l'utilisation des hommes comme chair à canons au nom de rêves insensés et d'intérêts sordides. Le second, bourgeois nationaliste, se laisse quant à lui gagner par le doute et le dégoût...

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"Il y avait en Italie une commémoration maniaque des défunts, presque une nécrophilie"

Adaptant l'autobiographie de l'écrivain Emilio Lussu, Un anno sull' altipiano, publiée en italien en 1938 à Paris alors que l'auteur se trouvait en exil, Rosi démontre, comme dans Salvatore Giuliano ou Main basse sur la ville, les mécanismes politiques, sociaux et économiques de la guerre. Une fois de plus, ce sont les paysans, formant l'énorme masse des combattants, qui sont victimes d'un conflit qui ne les concerne pas. Privés de conscience politique, ils subissent leur sort sans comprendre. Leur mutinerie n'est, en ce sens, pas un acte révolutionnaire mais un geste de désespoir.

"Les historiens disent qu'après la Première Guerre mondiale, il y avait en Italie une commémoration maniaque des défunts, presque une nécrophilie" commente Italo Moscati. "Il s'est formé peu à peu une identité que le pays a refusé car il attendait des résultats de la guerre, des résultats positifs. Réaliser ce film, cela signifiait que ces hommes contre sont partis combattre dans une situation qui, longtemps, est restée cachée. On a tu le comportement des généraux".

Le général Leone du film, incarné par Alain Cuny, n'est ainsi rien de moins que le pendant italien du cruel général Mireau des Sentiers de la gloire de Kubrick, qui faisait fusiller quelques hommes pour l'exemple afin de "remotiver" ses troupes au moral en berne après l'échec de son offensive qui a viré au carnage. Dans Les Hommes contre, Leone évoque en réalité le chef des armées italiennes, Luigi Cadorna, symbole de la défaite de Caporetto, et qui sera finalement remplacé par le général Diaz en 1917.

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"J'ai été dénoncé pour avoir insulté l'armée"

Les Hommes contre déclencha une très vive controverse en Italie. "Rosi s'est opposé à une partie du pays qui défendait encore un idéal fasciste, d'héroïsme nationaliste déformé et ces victoires comme un chef-d'oeuvre du régime" poursuit Moscati. L'Armée, elle, n'a pas exactement apprécié la charge, au point d'intenter un procès au cinéaste pour "dénigrement".

Qui se soldera par un acquittement : "J'ai été dénoncé pour avoir insulté l'armée, mais j'ai été acquitté lors de l'enquête préliminaire. Le film a été boycotté, comme l'ont explicitement admis ceux qui en sont à l'origine : il a été retiré des salles de cinéma où il était projeté sous prétexte que des appels téléphoniques menaçants avaient été reçus" dira Rosi.

Immense film porteur d'une indignation aussi viscérale que bouleversante, Les Hommes contre reste 56 ans après sa sortie une référence absolue dans le cinéma italien consacré à la guerre, et dans le cinéma tout court. Vous savez ce qu'il vous reste à faire si vous n'avez jamais vu cette merveille.

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