Faut-il forcément partir pour vivre librement sa vie ? Ce documentaire inspirant où rester devient un acte de courage
Élise Gries-Braun
Élise Gries-Braun
-Rédactrice ciné-séries
Apaisée à la seule vue de la cassette de Mary Poppins et au déhanché de John Travolta, Élise passe allègrement de la chanson aux larmes, avec une préférence pour les comédies dramatiques françaises et les films indépendants d'ici ou d'ailleurs.

Avec Pédale Rurale, Antoine Vazquez filme une trajectoire singulière entre quête de liberté, attachement à la nature et désir de vivre pleinement. Un documentaire subtil, inspirant et terriblement nécessaire, à découvrir en salle dès maintenant.

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Être queer… à la campagne : un sujet rarement montré au cinéma

Pédale Rurale suit Benoît, jeune trentenaire homosexuel ayant grandi en Dordogne et profondément attaché à la nature. Revenu sur ses terres natales après ses études, il y a construit son propre refuge, à l’abri des regards. Il s’est émancipé à sa manière, décidé à composer avec les contraintes d’un territoire qui, dans l’imaginaire collectif, semble entrer en contradiction avec son identité. Un jour, avec d’autres queers du coin, il décide d’organiser la première Pride du Périgord : parce qu’il est temps de sortir du bois, d’occuper l’espace pour se célébrer, se réparer et, enfin, ouvrir une voie.

Pédale Rurale
Pédale Rurale
Sortie : 4 mars 2026 | 1h 24min
De Antoine Vazquez
Presse
3,5
Spectateurs
3,6
Séances (42)

“Il n’existe pas, ou très peu, de représentation des queers à la campagne. J’avais envie de proposer un contrepoint à cette idée que la campagne est un lieu hostile à l’homosexualité, un espace réactionnaire. C’est en partie vrai, mais c’est plus complexe que ça”, confie le réalisateur sur la genèse de son premier long-métrage.

Survivance

Pédale Rurale filme avec une grande liberté Benoît dans son quotidien : dansant dans son salon ou son jardin, tissant, chantant dans les bois… La caméra découvre ce qu’il a patiemment bâti dans une ancienne grange désaffectée : un espace à l’écart du monde, façonné à son image, entouré de fleurs, d’un potager, d’un atelier de tissage et d’objets accumulés comme autant de fragments de soi. Une liberté perdue lors d’une adolescence recluse et aujourd’hui retrouvée : “Je fais ce que je veux, c’est un paradis sans concession”, confie-t-il à l’écran.

Et le réalisateur d’ajouter : “Je crois que ça me fascinait qu’il ait réussi à faire ça tout seul, sans lien avec la communauté. J’admirais aussi beaucoup son rapport à la nature, il avait une vraie passion pour les plantes depuis l’enfance, il connaissait tout sur tout et il créait de la vie”.

Plutôt que de raconter une fois de plus l’exil vers la ville comme une évidence libératrice, Antoine Vazquez choisit ici de filmer celles et ceux qui restent — ou qui décident de revenir — en milieu rural. À travers Benoît, il pose alors une question presque philosophique, et en creux autobiographique : faut-il forcément partir pour vivre librement sa sexualité ?

Une approche documentaire unique : celle d’une rencontre et d’un alter ego

Pédale Rurale adopte en réalité une approche filmique originale, car profondément intime. Grâce à une caméra discrète, au plus près des gestes et des visages, Antoine Vazquez partage le quotidien de Benoît : ses doutes, ses souvenirs, mais aussi la manière dont il façonne un refuge personnel au contact de la nature. À travers leurs échanges simples et sincères, le regard du spectateur épouse peu à peu celui du réalisateur : celui d’un ami filmant un autre ami.

“J’avais toujours eu en tête de faire du cinéma un jour et, quand j’ai rencontré Benoît, je crois que j’ai tout de suite eu envie de le filmer. C’est une personne très singulière, habitée par une frénésie créatrice permanente.” explique Antoine Vazquez.

Car la vie queer à la campagne n’est pas ici un simple objet d’observation sociologique : elle touche intimement le réalisateur lui-même. Au fil des conversations, on comprend qu’avant ce premier long métrage, lui aussi a grandi en milieu rural. Comme beaucoup de personnes LGBTQ+, il a très tôt ressenti les limites de cet environnement : manque de modèles, invisibilité, pression sociale et difficulté à vivre son homosexualité ouvertement. Pour s’affirmer pleinement, il a quitté sa campagne natale pour la ville, un parcours presque classique dans les trajectoires queer françaises.

Survivance

En ville, il découvre non seulement une liberté personnelle nouvelle, mais aussi un espace politique : associations, luttes collectives, militantisme et visibilité. C’est précisément ce décalage — entre son propre parcours et celui de Benoît — qui a donné naissance au film : “Contrairement à beaucoup, il n’a pas trouvé sa place en ville, dans les espaces LGBT et son besoin d’être proche de la nature était de toute façon plus important. Ça me renvoyait aussi à mes propres choix. Je n’avais jamais pu imaginer d’autre solution que de fuir vers la grande ville, pour m’émanciper dans l’anonymat et rencontrer d’autres queers”, explique-t-il.

Le film n’est donc pas un documentaire militant au sens strict, mais avant tout une rencontre, et un voile levé sur des individualités longtemps restées silencieuses sans jamais se croiser. Sans forcer l’intimité de Benoît, le film aborde aussi sa vie affective : il nous raconte comment il rencontre d’autres hommes, évoquant avec humour la distance, les applications et les réalités très concrètes de la vie amoureuse en territoire rural. Ces moments, souvent légers, viennent dédramatiser le propos tout en révélant une solitude bien réelle.

Et le réalisateur de préciser : “C’était important pour moi que ce fil existe dans le film puisque la problématique des rencontres amoureuses est assez centrale dans les vies de queers de la campagne, compte tenu de l’isolement géographique et de la faible proportion de personnes LGBT qui y vivent.

Un récit porteur d’espoir grâce à la force du collectif

Au-delà du portrait de Benoît, le film raconte la manière dont une trajectoire individuelle finit par rejoindre une aventure collective. Peu à peu, son histoire se mêle à celle d’autres queers de la région autour d’un projet commun : l’organisation d’une Pride « rurale », dont lui et le réalisateur deviennent les principaux initiateurs.

Survivance

Je voulais sortir de la vision victimisante, misérabiliste que l’on imagine souvent, pour créer un film qui donne de la force. Je voulais presque créer une dynamique d’empowerment, comme ce que la trajectoire de Benoît a pu être. Lui ou moi, enfants, on n’a pas eu de modèles, d’exemples. Ça nous a manqué. Je pense que le film essaye de répondre à ça”, confie Antoine Vazquez.

Le documentaire se transforme alors en chronique d’un engagement collectif, en récit d’une conquête progressive dont on suit l’aboutissement non sans obstacles. Entre réticences d’élus municipaux inquiets et actes de vandalisme homophobes, le film rappelle néanmoins combien certaines résistances demeurent, loin de l’image d’une société entièrement apaisée que l’on aimerait parfois croire acquise. “Ils ont tagué, déchiré les drapeaux, arraché les pancartes et saboté le camion-char pour qu’on ne puisse pas défiler. La déco était visible depuis une semaine déjà et c’est à partir du moment où on a clairement explicité la nature de l’évènement que c’est arrivé. C’est là que tu te rends compte que c’est ça la limite : tu peux exister entant que queer dans la mesure où tu ne te rends pas visible ni ne revendiques ton existence dans l’espace public”, déplore le réalisateur.

Cet épisode, loin de décourager les organisateurs, renforce au contraire leur détermination. La Pride finit par défiler dans le village et l’événement agit comme un moment suspendu, une respiration collective, laissant derrière lui une émotion palpable et un sentiment d’accomplissement pour tous et particulièrement pour Antoine Vazquez : “Quand on fait des documentaires, on se sent en dette, parce qu’on prend beaucoup : les gens donnent de leur temps, de leur intimité, de leur espace. Et là, de savoir que ma présence a contribué à créer quelque chose qui va rester, c’est vraiment fort. Les gens se sont rencontrés et vont continuer à faire des choses ensemble.”

Un sentiment qui émane aussi dans la musique de fin à laquelle on vous conseille d’être attentif car on nous chuchote à l’oreille qu’il s’agit bien d’une composition de la musicienne française Oklou, la star montante de la "hyperpop", connue, entre autres, pour sa collaboration avec l'artiste britannique FKA Twigs.

Ainsi, le film dépasse le simple cadre du cinéma pour devenir un espace de dialogue. Le documentaire a d’ailleurs déjà circulé dans plusieurs événements et rencontres cinématographiques, souvent accompagnés de débats, preuve qu’il suscite échanges et engagement bien au-delà de la salle obscure. Une trajectoire que l’on ne peut qu’espérer appelée à se prolonger.

Entre intimité, humour, solidarité et émerveillement pour la nature, le documentaire d’Antoine Vazquez déploie un regard lumineux et apaisé sur des trajectoires singulières de queer ruraux, offrant un film à la fois émouvant, réjouissant et absolument nécessaire, à découvrir au cinéma dès maintenant.

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