Après une série impressionnante de succès populaires – La Vie est un long fleuve tranquille, Tatie Danielle, Le Bonheur est dans le pré et Tanguy – Étienne Chatiliez pensait poursuivre sur sa lancée. Mais en 2004, La Confiance règne met brutalement fin à cette décennie triomphale. La comédie noire, centrée sur deux petits escrocs pathétiques, ne trouve ni son public ni la clémence de la presse.
Le réalisateur le dira avec ironie (via BFMTV) : “Un film, c’est toujours un miracle. Quatre miracles de suite, c’était apparemment beaucoup trop.” Il admet avoir pressenti le risque : “Je savais que c’était quelque chose de plus personnel qui risquait gros, mais pas à ce point-là.” Pour Éric Berger, fidèle collaborateur, l’accueil fut immérité : “Ce bide était injuste. C’était un vrai film.”
Une satire sociale née au sommet du succès
À la fin de 2001, alors que Tanguy devient un phénomène, Étienne Chatiliez réfléchit déjà à un projet plus sombre. Son ambition : “décrire notre monde où tout est basé sur le fric et le pouvoir”. Il imagine un couple d’arnaqueurs sans cause ni idéologie, “bêtes et méchants”, vivant de combines et de larcins.
“Ça aurait pu être des bandits de grand chemin, mais ils n’ont pas de cause”, explique-t-il en 2023. Ce qui l’intéresse, c’est ailleurs : “Ces êtres-là, leur bonheur, ils le trouvent par la consommation. Le bonheur, aujourd’hui, est représenté uniquement par la capacité des gens à consommer.” À travers eux, il égratigne une industrie de la mode qui “a compris que ce n’est pas parce que les pauvres n’ont pas d’argent qu’on n’allait pas leur piquer”.
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Une histoire d’amour à contre-courant
Écrit avec Laurent Chouchan, le scénario refuse les codes classiques. Pas de structure en trois actes bien balisée : on suit simplement le quotidien de Chrystèle et Christophe, domestiques chez les riches le jour, voleurs opportunistes la nuit. Jusqu’à ce que la découverte de sacs de drogue bouleverse leur trajectoire.
Derrière la vulgarité assumée et les flatulences répétées, les auteurs revendiquent une véritable romance. “On voulait faire une histoire d’amour avec des gens pour qui la vie n’avait pas été tendre et raconter comment ils s’apprivoisent l’un l’autre”, souligne Chouchan. Leur complicité passe par l’acceptation totale de l’autre : “Aimer quelqu’un, c’est accepter ses odeurs.”
Pour Cécile de France, qui incarne Chrystèle, “c’est beau de raconter une histoire d’amour un peu décalée comme celle-là”. Éric Berger, lui, préfère cette sincérité maladroite “à un couple qui s’embrasse sur une falaise devant un coucher de soleil”.
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Quant à Chatiliez, il assume l’audace : “J’aime bien être toujours à la limite du supportable. L’humour permet de se mettre en danger.” Mais l’équilibre est fragile. “C’est comme de la musique”, rappelle la monteuse Catherine Renault. “Les pets apportent du rythme, mais il ne faut pas en mettre trop.” Laurent Chouchan précise toutefois : “Même si c’est un peu scato, ce n’est absolument pas dégueulasse.”
Un élément controversé surgit aussi : le passé d’inceste de Chrystèle. “La façon dont on en parle est peut-être inadmissible aujourd’hui, mais je pense que ça se passe comme ça. Je n’y suis pour rien si ça se passe comme ça”, se défend-il.
Un final d’une noirceur inédite
Attention spoilers ! Le reste de cet article contient une révélation majeure sur la fin du film “La Confiance règne” (2004).
Peu à peu, la comédie bascule. Chrystèle meurt d’une maladie rare. Étienne Chatiliez reconnaît aujourd’hui le caractère risqué de ce choix : “Comme tous les gens qui font des choses drôles, j’ai un fond sinistre, et là il est bien ressorti.” À l’époque, il traverse des deuils personnels : “Je m’occupais de gens, ma sœur était à l’hôpital.”
Christophe, incapable de payer l’enterrement, reprend la route et ses larcins. “Il n’a rien appris”, analyse Chouchan. “C’est une fin d’une tristesse abyssale.” Berger y voit malgré tout une émotion singulière : derrière “la même tête d’imbécile”, perce “une petite tension nerveuse”.
Un tournage libre, un jeu excessif
Le rôle masculin est confié à Vincent Lindon, contraint de passer des essais malgré son envie de collaborer avec le réalisateur. “Tu vas faire comme tout le monde”, tranche Chatiliez. Face à lui, Cécile de France s’impose naturellement. Le tournage, entre l’Alsace, le Calvados et la région parisienne, reste pour l’actrice “une des expériences les plus importantes de [sa] vie”.
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L’utilisation de la steadicam, inspirée notamment de Woody Allen, donne aux scènes une impression d’errance nerveuse. Les acteurs s’inspirent même des suricates pour accentuer leur vigilance permanente. “C’était très drôle et unique à faire”, raconte Cécile de France. Avec le recul, Chatiliez admet : “On peut arriver au même résultat en appuyant moins.”
10 novembre 2004 : la chute
À sa sortie, le 10 novembre 2004, le film est étrillé. Étienne Chatiliez évoque une presse “épouvantable, vengeresse”. Le public suit : à peine 494 712 entrées pour un budget de 12,75 millions d’euros. “On ne voit pas dans ces cas-là. J’ai été aveugle.”
La bande-annonce expérimentale initialement envisagée – sans images, seulement des bulles de texte – avait été refusée par le distributeur. “Je trouvais ça très drôle une bande-annonce sans image.”
La noirceur du dénouement a sans doute déconcerté. “C’était tellement cruel de la voir mourir à la fin que je me demande comment on pouvait dire que c’était la nouvelle comédie de Chatiliez”, reconnaît Laurent Chouchan.
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Les séquelles d’un échec
Le choc est rude. “On ne sort pas indemne de ça. Un flop, c’est redoutable. Tu perds toute confiance en toi.” Le réalisateur raconte être resté alité plusieurs jours avant qu’un médecin ne diagnostique une dépression. Citant Georges Lautner, il rappelle : “Il ne faut jamais faire des films avec ce qu’on aime et ce qu’on pense.”
Vingt ans plus tard, il demeure pourtant attaché à son film et espère qu’on pourra dire de ses œuvres “qu’[il] nous [a] bien vus”. Et Cécile de France assure encore croiser des spectateurs pour qui La Confiance règne reste un film culte.
Échec commercial, blessure intime, mais œuvre assumée : l’histoire de ce film rappelle qu’en matière de création, le risque ne garantit jamais la grâce.
La Confiance règne ne semble aujourd’hui disponible qu’en DVD.
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