Après une longue période marquée par une production plus que modeste et épisodique et par le départ de nombreux intellectuels pour l'Angleterre, le cinéma australien a connu un renouveau surprenant à partir de 1971, grâce à des subventions d'Etat et à tout un groupe de jeunes cinéastes. Parmi eux, un, promis à un grand avenir, et qui deviendra un des chefs de file de ce que l'on appellera la New Wave australienne : Peter Weir.
"Cela faisait un an et demi qu'on travaillait sans arriver à rien..."
C'est en 1974 qu'il signa son premier long-métrage, la comédie burlesque et fantastique Les Voitures qui ont mangé Paris, suivi du drame onirique Pique-nique à Hanging Rock en 1975, qui remporta un immense succès, et par un formidable et tout à fait étonnant film-catastrophe, La Derniere Vague. Mais c'est en 1981, avec son film de guerre Gallipoli, qu'il ouvre son œuvre à un public international. Et un sujet qu'il a mis du temps à maturer.
Soit l'histoire de deux amis australiens, Archy Hamilton et Frank Dunne, s’engageant pour aller combattre durant la Première Guerre mondiale. Si leurs classes en Egypte se déroulent agréablement, l'enfer les attend sur le champ de bataille de Gallipoli en Turquie, où ils prennent subitement conscience de la terreur et de l’horreur de la guerre…
Dans un entretien datant de 1999, Peter Weir racontait ainsi la génèse de son récit :
"Le 10e régiment est allé au devant d'une mort instantanée comme le 8e, les hommes courant droit sous le feu des mitrailleuses turques. Ce jour-là, toute la jeunesse de l'Australie occidentale a disparu. Les fils des anciennes familles pionnières, parfois deux, trois de la même famille.
L'élite adulée des sportifs et des travailleurs de l'Ouest s'est précipitée droit vers la mort. Grisley Harper et son jeune frère Wilfried, vu pour la dernière fois courant comme un écolier qui fait la course de toutes ses forces".
C'est tiré de l'Histoire de l'Australie durant la guerre de 14-18. Et cette description de l'assaut du Nek et ces jeunes hommes, en particulier le garçon qui court et disparaît, a été le point de départ du scénario".
Jusque-là, avec David Williamson, nous avions essayé diverses choses. Cela faisait un an et demi qu'on travaillait sans arriver à rien. Les thèmes historiques peuvent ne présenter aucun intérêt au cinéma. Nous tenions notre idée dans ce livre d'Histoire. Nous avons décidé de faire de nos personnages principaux des coureurs".
Paramount Pictures
"C'était plein de souvenirs perdus par les soldats..."
Weir a été profondément marqué par sa visite des lieux même des combats, à Gallipoli : "C'est encore un territoire militaire. C'est pour ça qu'il n'y a ni ferme, ni bâtiments. Les tranchées se sont effondrées, mais tout est encore là. Le sol est jonché de cartouches et de munitions, c'est une expérience extraordinaire. Très peu de gens s'y rendent, c'est un endroit retiré.
J'étais seul là-bas les deux-trois jours où je m'y suis promené, un livre à la main, parcourant le champ de bataille et les actions qui se sont déroulées un peu partout. C'était plein de souvenirs perdus par les soldats, des ouvres-boîtes... Je me souviens d'une botte qui avait rétréci sous le soleil, pour atteindre la taille d'une chaussure d'enfant..."
Les combats de la campagne des Dardanelles, symbolisés par la bataille de Gallipoli, opposèrent les forces alliées françaises, d'Indes Britanniques, Nouvelle-Zélande, Britanniques et Australiennes, contre l'Empire Ottoman, du 19 février 1915 au 9 janvier 1916.
L'idée était alors de s'emparer de la Mer de Marmara, pour assiéger et prendre Constantinople. Bilan : une défaite et un prix humain terrible. Côté alliés, près de 150.000 morts, autant des suites de maladies, et près de 100.000 blessés. L'Empire Ottoman compta plus de 150.000 hommes mis hors de combats (blessés et tués).
Pour les Néo-zélandais et Australiens, le souvenir est si douloureux qu'il donne lieu depuis, chaque année, à des commémorations le 25 avril, l'ANZAC Day [Australian and New Zealand Army Corps]. Des commémorations qui possèdent aussi une très grande particularité, unique : elles se déroulent de nuit, avant la levée du jour, et s'achèvent alors que le jour se lève. Ceux et celles qui ont eu la chance d'y assister s'en souviennent pour le restant de leurs vies.
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"C'est difficile de réconcilier le Mel d'aujourd'hui et celui d'alors"
Pour porter son film, Peter Weir a eu la lumineuse idée de confier l'un des deux rôles principaux à Mel Gibson, révélé au grand public deux ans plus tôt à peine dans le sensationnel Mad Max de George Miller.
"C'est difficile de réconcilier le Mel d'aujourd'hui et celui d'alors. C'était un petit jeune à l'époque, qui pétait le feu et sans grande ambition de carrière. C'était juste un acteur qui travaillait" se souvient Peter Weir. "Mais avec qui c'était un plaisir de travailler, et que la caméra l'adorait.
Il avait fait Mad Max,. C'est là que je l'avais vu pour la première fois. Si on sait reconnaître une star, on ne pouvait se tromper dans ce film. Il avait l'étoffe d'une star. Je suis sorti enthousiaste du film, parce que j'avais commencé à travailler sur Gallipoli, et je me suis dit qu'il ferait un merveilleux Frank. Et par chance, il a pensé la même chose".
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Mel Gibson n'a, étonnamment, pas souvent pris la parole concernant son expérience de tournage sur Gallipoli, étant aussi plus souvent interrogé sur ses aspirations de metteur en scène ou sur des rôles bien plus fameux.
Alors que les commémorations des 100 ans de la bataille s'approchaient, en 2015, pour marquer le souvenirs des plus de 60.000 soldats australiens morts durant la Première Guerre mondiale, dont 8500 pour la seule bataille de Gallipoli, l'acteur s'exprima sur le sujet dans un entretien télévisé, et surtout comment il s'était préparé pour son rôle, en s'entretenant longuement avec un vétéran de la bataille, âgé à l'époque de 84 ans.
"Il a participé à la bataille de Nek, qui est décrite dans le film. Je lui ai demandé comment il s'était senti, comment il avait vécu le moment où ils ont donné le coup de sifflet. Il s'est penché en avant et m'a répondu : "Il n'y avait pas d'autre choix, mon garçon, il fallait y aller". Quand je pense à ces hommes, je les considère toujours avec beaucoup de respect, car je pense qu'ils ont fait ce qu'il fallait pour que je n'aie pas à le faire. ... Il faut toujours avoir beaucoup de respect pour ses soldats".
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Des nombreux films évoquant la Première Guerre mondiale, Gallipoli n'est pas de ceux qui viennent immédiatement en tête. Pas plus qu'il ne figure parmi les oeuvres qu'on cite spontanément lorsqu'on évoque ce grand cinéaste, surtout connu du grand public pour des oeuvres -certes culte- comme Le Cercle des poètes disparus ou The Truman Show.
Raison de plus pour (re)découvrir ce solide film de guerre qui n'a, au passage, encore jamais connu les honneurs d'une parution en Blu-ray chez nous. Il faut donc pour l'heure se contenter d'un antique DVD sorti il y a 20 ans...
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