Aujourd’hui considéré comme un classique indiscutable et noté 4,5 sur 5 par le public, Les Affranchis de Martin Scorsese a pourtant connu un début de vie pour le moins chaotique. Lors de sa première projection-test, le film a provoqué une véritable débâcle : des dizaines de spectateurs ont quitté la salle dans les dix premières minutes.
Ces projections-tests, ou Screen Tests, sont une pratique bien établie à Hollywood depuis la fin des années 1930. Elles consistent à montrer le film à un petit panel de spectateurs pour recueillir leurs impressions – positives comme négatives – et, si nécessaire, ajuster certaines scènes avant la sortie officielle. Pour les studios et les équipes de production, ces tests peuvent être une source de stress intense. Dans certains cas, ils se transforment en véritable cauchemar : le réalisateur se voit imposer des coupes ou des modifications contraires à sa vision, ce qui peut aboutir à un film dénaturé et, parfois, à un échec commercial.
Cependant, il serait faux de penser que toutes ces projections-tests se terminent en conflit ouvert ou en fiasco. Dans certains cas, elles se révèlent au contraire extrêmement utiles, comme ce fut le cas pour Les Affranchis.
Une première réaction explosive
Attention spoilers ! Cet article contient des révélations sur le film “Les Affranchis” (1990).
Martin Scorsese, déjà reconnu comme un maître du cinéma, fut contraint par Warner de réaliser une projection-test pour la première fois de sa carrière. Selon Entertainment Weekly, lors de cette projection en Californie, 40 spectateurs ont quitté la salle dès les premières minutes, choqués par la violence du film. “Ça a été une réaction de colère”, confie Scorsese. “C’est devenu très difficile. C’était une lutte constante jusqu’à quelques semaines de la sortie du film. Le film terrifiait les exécutifs de la Warner à cette époque.”
Pour répondre à cette première vague de réactions, Scorsese et sa monteuse habituelle, Thelma Schoonmaker, sont retournés en salle de montage afin d’effectuer une série de coupes, notamment via des jump cuts. L’une des scènes les plus emblématiques concernait le meurtre de Billy Batts (Frank Vincent) par Joe Pesci dans le coffre de la voiture. Initialement très graphique, le montage final – à redécouvrir ci-dessous – ne montre que quatre coups de couteau, le reste se passant hors-champ tandis que Ray Liotta réagit.
“Nous avons remarqué qu’au moment où Joe sortait le couteau, les gens ont commencé à rire, ils étaient scandalisés”, raconte Martin Scorsese. “Quand il a poignardé Billy Batts dans le coffre, après les deux premiers coups de couteau, les gens ont commencé à partir. Et puis lorsqu’il poignarde une troisième fois, d’autres personnes sont parties. Et puis j’ai demandé [à Thelma Schoonmaker] : ‘Combien en reste-t-il ?’ Et elle a dit : ‘Sept’. Alors d’accord. Nous n’avions pas besoin qu’ils partent si tôt. On voit le couteau, on a compris.”
Quand la comédie noire résiste
Une autre séquence menacée par le studio était le célèbre repas de la mère de Tommy, préparant des pâtes à 2 heures du matin pour son fils et ses amis, juste après le meurtre de Billy Batts.
“Ils ont dit : ‘C’est trop long Marty, c’est trop long ! Il faut que ça avance !’ Ils ont alors lu les retours des spectateurs de la projection-test. Les gens avaient détesté le film, mais tout le monde aimait la séquence avec ma mère. Donc on l’a gardé ! C’est pour ça que je remercie les projections-tests”, raconte Scorsese. Cette scène est aujourd’hui considérée comme l’une des plus mémorables, mêlant humour noir et tension dramatique.
Warner Bros.
Resserrer pour accentuer la tension
Le public s’est également montré impatient lors du troisième acte, suivant Henry Hill (Ray Liotta) de plus en plus instable et traqué par le FBI. Scorsese a alors raccourci et resserré le montage pour intensifier le rythme et plonger le spectateur dans le même état de nervosité que le personnage.
Martin Scorsese conclut son témoignage par une réflexion sur l’utilité des projections-tests : “Les projections-tests ont été, pendant un temps, très utiles. Je ne sais pas si elles le sont encore aujourd’hui. En tout cas pour moi.”
Pour revoir Les Affranchis, direction Netflix ou HBO Max.
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