Depuis 17 ans, la redoutable scène d'ouverture d'un des meilleurs films français de tous les temps reste gravée dans les mémoires
Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.

La séquence d'ouverture d'un film est d'une importance capitale, et certains cinéastes le comprennent mieux que d'autres. C'est le cas ici avec cette scène d'une redoutable simplicité, mais d'une implacable efficacité.

Sorti en 2009, Un Prophète a fait l'effet d'une véritable déflagration dans le petit monde du cinéma français. Le cinéaste Jacques Audiard, dans un style quasi documentaire, nous offrait une oeuvre viscérale et ultra réaliste, qui allait marquer à jamais des générations entières de spectateurs.

Un prophète
Un prophète
Sortie : 26 août 2009 | 2h 35min
De Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif
Presse
4,6
Spectateurs
4,2
Streaming

Plongée dans l'univers carcéral

Dès les premières secondes du film, le réalisateur nous plonge dans l'enfer de la prison. Il nous enferme déjà dans le cadre en nous montrant seulement des petites parties du corps du héros, Malik, incarné par Tahar Rahim. On découvre d'abord ses mains, tremblantes, avant de voir son visage, tuméfié.

Le jeune homme, hagard, semble complètement perdu dans cet univers carcéral anxiogène. Jacques Audiard a choisi de ne pas en rajouter en appuyant la scène avec de la musique, et il a eu parfaitement raison. On entend juste la voix d'un détenu, très énervé, insulter les surveillants de manière extrêmement violente.

Le film a commencé depuis une petite minute, et le spectateur est déjà immergé à 100% dans l'univers carcéral, avec seulement le son et quelques bribes d'images du héros. Avec ces choix de mise en scène, Jacques Audiard nous met immédiatement dans l'esprit du personnage, qui s'apprête à passer la première nuit de sa vie en prison.

Ensuite, le cadre s'ouvre enfin, et on aperçoit Malik, face à son avocat, préparant son incarcération pour 6 années. Il passe par toutes les étapes nécessaires, comme la fouille au corps, complètement nu, et la confiscation de ses affaires personnelles.

UGC

Un style percutant

La caméra tremble, les plans sont serrés sur les mains, les visages, les petits gestes, dans un pur style documentaire. C'est là que la musique intervient, celle composée par Alexandre Desplat, illustrant parfaitement l'entrée en cage du héros, l'arrivée dans un univers terriblement angoissant et violent.

La scène, qui dure environ 5 minutes, installe un sentiment de brutalité intense, d'un réalisme étouffant. On a la viscérale impression que nous entrons en détention en même temps que Malik, ce qui est extrêmement dérangeant. Comme lui, on se sent seul et vulnérable, et on n'a qu'une seule envie, s'échapper très vite de cet enfer.

Il y a aussi un aspect psychologique fort au coeur de cette séquence. On ressent la peur et la confusion du personnage, qui découvre un monde codifié et violent. Le spectateur est placé à son niveau, sans explication rassurante, ce qui renforce l’immersion.

Ensuite, cette ouverture pose clairement le rapport de force central du film. Malik est analphabète, sans protection, face à un système carcéral dominé par des clans, notamment les Corses. En quelques minutes, on comprend qu'il va devoir s'adapter ou disparaître. Cette tension immédiate capte l'attention et crée une forte attente.

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Bien que très dépouillée, cette scène est marquante car elle fonctionne comme une promesse narrative. En effet, elle annonce le parcours de transformation de Malik, qui passera de jeune détenu fragile à figure de pouvoir. Le protagoniste se démarque par son silence et sa façon de tout observer avant d'agir. On sent par ses regards qu'il enregistre tout. Tout cela annonce déjà qu'il survivra non pas par la force, mais par l'intelligence et l’adaptation.

Tout le film est déjà en germe dans ces premières minutes. Jacques Audiard a ainsi tissé une ouverture efficace car elle combine réalisme cru, tension dramatique et mise en place claire des enjeux, le tout en immergeant immédiatement le spectateur dans l'expérience du personnage.

Une simplicité redoutable

Ici, pas d'effets tape-à-l'oeil ni de mouvements de caméra inutilement virtuoses ; c'est la simplicité des procédés qui amplifie l'aspect crédible, brutal et dérangeant de la scène. Le cinéaste l'a bien compris, et c'est pour cela qu'Un Prophète est une oeuvre aussi puissante. Son entrée en matière restitue avec une authenticité remarquable toute la brutalité d'une arrivée en prison, sans glorifier son protagoniste, ni en faire une figure criminelle héroïque à la Tony Montana dans Scarface.

En effet, dès les premières secondes, Jacques Audiard refuse toute forme de romantisation. Il n’y a aucune transition douce ; Malik est immédiatement confronté à la fouille, aux regards, aux règles implicites. Ce qui marque, c’est que le spectateur apprend en même temps que lui. Rien n’est expliqué clairement. On se trouve ainsi plongé dans un univers opaque, presque hostile par nature.

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Enfin, ce qui rend la scène forte, ce n'est pas une explosion de violence immédiate et fracassante, mais la menace constante. Les regards, les silences, les petites interactions... tout suggère que quelque chose peut basculer à tout moment. C'est une violence sourde, plus réaliste et plus angoissante que des scènes spectaculaires, et c'est ce qui fait vraiment la force de cette séquence d'ouverture.

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