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    Interview : "Vert paradis"
    19 févr. 2004 à 15:15
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    Rencontre avec Emmanuel Bourdieu autour de sa comédie "Vert paradis" portée par Denis Podalydès, Natacha Régnier et Clovis Cornillac, en salles depuis ce 18 février.

    Rien ne prédestinait Emmanuel Bourdieu, fils du sociologue Pierre Bourdieu, à entrer dans le monde du cinéma. Sa rencontre avec le futur comédien Denis Podalydès en classe préparatoire allait orienter sa carrière d'universitaire vers le théâtre et le cinéma. Grâce à son ami, alors entré au conservatoire, il rencontre nombre de jeunes cinéastes qui vont imposer leur marque au cinéma français des années quatre-vingt-dix. C'est ainsi qu'avec Arnaud Desplechin il écrit Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) avant de passer à la réalisation d'un documentaire Les Trois théâtres et du moyen métrage Candidature qui décroche le Prix Jean Vigo 2001. Dans Vert paradis, son premier long métrage, il met en scène son complice Denis Podalydès face à Clovis Cornillac et Natacha Régnier dans un "suspense sentimental" et bucolique dont l'origine n'est pas sans rapport avec les travaux de son illustre père...

    AlloCiné : Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire "Vert paradis" : l'histoire elle-même ou son ancrage dans le milieu paysan ?
    Emmanuel Bourdieu : L'histoire surtout, même si le cadre est important. Je connais bien le Sud-ouest, c'est le pays natal de mon père, j'y ai passé toutes mes vacances. Cette histoire ne pouvait pas se passer ailleurs, mais en même temps j'espère qu'elle est universelle. Ces relations entre les gens existent partout.

    Votre film s'ouvre sur des extraits de témoignages de paysans célibataires. D'où viennent ces documents ? Comment vous ont-ils aidé à écrire le scénario ?
    Les sources documentaires qui ont donné naissance au film sont tirées d'enquêtes de mon père sur le célibat dans le Sud-ouest de la France. Il ne faut pas en attendre une authenticité totale. Ce n'est pas le document qui vous donne la possibilité d'être juste. Mais je pense qu'on entre mieux dans un monde par des interviews, des coupures de journaux, des enquêtes anthropologiques, des témoignages. On y entre avec une immédiateté qui permet d'échapper aux poncifs qui pourraient s'imposer à un citadin comme moi. Les documents ne servent pas à donner de l'authenticité, mais à casser le point de vue de l'étranger, du citadin qui débarque.

    Le texte des séances d'interviews est-il une retranscription d'interviews ou une création de votre part ?
    C'est un mélange. Le texte de Simon (Clovis Cornillac) est en partie repris de témoignages réels d'hommes en fait plus âgés que lui. Ce qui m'a intéressé, c'est d'utiliser les mots d'un homme de cinquante ans pour les donner à un homme de trente ans qui se réclame d'une fidélité à sa terre et à son père. Chez Isabelle (Natacha Régnier) aussi, il y a des éléments qui viennent de source documentaire. Mais j'ai beaucoup coupé dedans, j'ai beaucoup réécrit et l'histoire d'origine n'est pas du tout celle des personnages du film. Ces témoignages m'ont surtout été utiles pour ce qu'ils reflétaient de la vision du monde de ces gens à travers des mots ou des expressions que je n'aurais jamais employés.

    L'histoire du film est assez classique : une femme partagée entre deux hommes. Comment avez-vous travaillé ce lieu commun du trio amoureux ?
    Il y a trois éléments qui structurent le film. Il y a d'abord cette source documentaire très forte : l'histoire de ce jeune paysan qui, à cause d'une hésitation, a perdu la femme qu'il aimait, partie pour la ville. J'avais d'ailleurs un témoignage racontant que cet homme était resté seul et avait perdu l'envie de danser, d'où le lien avec la scène du bal. Il y a déjà quelque chose de romanesque dans ce témoignage. En outre, le deuxième ingrédient du film est le quiproquo, une tradition littéraire qui remonte à Marivaux et Musset et qui rajoute une couche du côté du romanesque. La déclaration enregistrée sur microphone crée un quiproquo parce Lucas croit que cette déclaration est adressée à Simon alors qu'elle est adressée à lui. Le quiproquo vient d'une tradition de comédie sentimentale très littéraire qu'on reconnaît aussi chez un cinéaste comme Eric Rohmer. Et enfin, le troisième élément est l'enquête qui se noue autour de l'interview et par l'instrument de l'interview : le magnétophone. L'idée que le magnétophone soit la source et le moteur de l'intrigue était une idée à laquelle je tenais beaucoup.

    L'idée originelle vient donc directement des témoignages recueillis par votre père. En quoi vous ont-ils intéressé ?
    J'étais très touché par ces paysans qu'on décrit volontiers comme très frustes, primaires dans leurs réactions, qui ont aussi leur littérature, leur beauté, leur tragique. C'est quelque chose que je retrouvais dans tous les témoignages et qui est très poignant. J'avais été moi-même enquêteur pour le livre de mon père La Misère du monde, de même que Denis Podalydès qui a écrit le scénario avec moi. Ce que j'avais expérimenté, et qui est la clé du personnage de Lucas au départ, c'est le danger de l'enquêteur qui peut basculer en s'investissant trop dans l'enquête. Tout d'un coup, on a le sentiment d'avoir la responsabilité du problème que vit la personne qu'on interview alors qu'on a pour simple mission de la comprendre. L'intervention empathique est une tentation constante dans une interview parce que les gens vous livrent quelque chose de très personnel et de très grave.

    Lucas est un peu comme le personnage de James Stewart dans "Fenêtre sur cour", il passe du rôle de spectateur à celui d'acteur et même de metteur en scène...
    Le découpage du film est vraiment conçu de cette manière-là. Le film raconte l'histoire de quelqu'un qui bascule et je le montre en le faisant entrer de plus en plus dans le champ au fur et à mesure qu'il entre dans la vie des gens, un peu comme le personnage de Nanni Moretti dans Bianca, ce personnage de professeur de maths qui gère la vie des gens à partir de fiches. Lucas aussi voudrait améliorer la vie de ses amis, mais il mélange cette préoccupation avec son travail d'anthropologue.

    A propos de Marivaux, il y a une construction intéressante dans le film autour des parents qui fonctionnent en couple par rapport aux trois personnages principaux, tantôt confidents, tantôt rivaux...
    Oui, d'ailleurs il y a souvent des raccords par les mères : on passe souvent de la mère de Lucas à la mère de Simon par exemple. J'ai une approche combinatoire des intrigues, j'essaie d'épuiser les possibilités, affectives ou dramatiques, d'un monde : s'il y a une relation père-fils d'un côté, j'essaie de la retrouver de l'autre. La relation aux parents est une source de problème dans le film. Il y a des choses qui ne sont pas réglées de génération en génération. Le film est centré sur le trio et par moments, on s'écarte, on a le regard du père d'Isabelle sur Simon, de la mère de Lucas sur Isabelle et de la mère de Simon sur Lucas et sur Isabelle. Ainsi l'histoire s'élargit et devient plus complexe.

    Votre film repose pour une grande partie sur les dialogues. Pourtant, vous ne cherchez jamais de fioriture dans l'écriture de ceux-ci...
    On peut obtenir une forme de richesse sans en rajouter dans les dialogues. Ce n'est pas parce que je vais placer de beaux épithètes ou des expressions orales à la mode que mon dialogue sera intéressant. Ce type de remplissage nous détourne de l'essentiel, pour moi une réplique, ce n'est pas du langage avec par ailleurs de l'action, c'est une action parmi d'autres. J'aime que cette action de langage soit assez simple et claire. Une phrase très simple peut être très compliquée dans ses répercussions si la situation dans laquelle on la place est riche d'enjeux. Quand Lucas propose à Natacha de réécouter la cassette, elle répond simplement : "Oui". Dans le contexte, cette réplique est très forte, la scène tient par elle. C'est le vieux truc d'Hitchcock qui dit : "Notre conversation serait plus intéressante s'il y avait une bombe sous la table".

    Vous avez réuni des acteurs très différents pour votre casting : Denis Podalydès, Natacha Régnier, Clovis Cornillac. Comment avez-vous travaillé avec eux ?
    Nous venons tous d'horizons très différents mais nous partageons tous un fond très fleur bleue, nous sommes tous très romanesques d'esprit avec en même temps une petite honte de l'être à ce point-là. Denis a une retenue dès que ça touche à l'intimité qui passe par une ironie sur lui-même. Clovis a une capacité étonnante à entrer dans une émotion très violente et d'en ressortir très vite. Natacha a une expressivité de comédienne totale. Elle donne du jeu constamment. Ca paraît très instinctif mais elle prépare en fait beaucoup, de façon peut-être plus solitaire que les autres. J'espère pouvoir retravailler avec elle.

    Propos recueillis par Yannis Polinacci et Frédéric Leconte

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