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    Lou de Laâge : "Pour L'Attente, je devais me laisser surprendre"

    Dans L'Attente de Piero Messina, Lou de Laâge donne la réplique à Juliette Binoche pour un huis clos explorant l'absence et la mort. Rencontre avec une jeune comédienne, nommée aux César pour Respire et Jappeloup...

    Alberto Novelli

    AlloCiné : Dans une interview, le réalisateur Piero Messina a raconté qu'il ne vous avait vu qu'à la toute fin du processus de casting et que vous étiez même arrivée en retard à votre audition. Malgré ces handicaps, vous avez obtenu le rôle. Qu'a-t-il vu en vous ?

    Lou de Laâge : Je me rappelle être sortie du casting en me disant "Même si je ne fais pas ce film, cette séance de travail a été tellement agréable et enrichissante que je suis contente d'être venue le passer." Piero Messina ne parle pas le français, je ne parle pas l'italien et on parle tous les deux assez mal l'anglais ! Malgré tout cela, cette session a été intéressante parce qu'il fallait trouver l'état émotionnel qu'il recherchait sans passer par les mots. Je devais le comprendre à travers l'énergie qu'il dégageait. Piero sait exactement ce qu'il veut et comment te mettre dans une bulle, dans une atmosphère qui lui appartient, celle d'une lenteur étirée. Pour revenir à la session de casting, on avait commencé à travailler sur quelques scènes puis petit à petit d'autres, tout cela en prenant le temps. C'est rare. Souvent, pour une audition, on vient, on fait notre boulot et on s'en va. Là, cela a duré deux heures durant lesquelles on a travaillé, cherché. On était là pour se rencontrer dans le travail.

    D'un strict point de vue du scénario, pas de mise en scène, on ne devrait pas croire à cette histoire. Mais la montée en puissance narrative, qui se rapproche de celle du thriller, transcende cette intrigue. Quels sentiments aviez-vous à l'issue de la lecture du scénario ?

    Piero s'est inspiré des thrillers en effet. Il a amené ce mélange de rythme lent avec cet élément sous-jacent qui frétille. En lisant le scénario je m'étais plutôt dit qu'il laissait la liberté d'exister aux acteurs. On ne sait pas vraiment d'où viennent ces femmes, même Piero n'y attache aucune importance.

    Ce sont des personnages en creux. En tant que comédiens, vous avez donc de l'espace pour leur donner de la vie...

    Oui c'est vrai. Mais Piero voulait que tout soit épuré au maximum, surtout dans la gestuelle, avec très peu de mouvements. Il fallait que tout soit très simple. J'ai alors compris qu'il voulait un endroit d'abandon et d'ouverture, menant à quelque chose de très intime. C'est rare. Je n'avais pas encore exploré cela, un rôle qui m'autorise cet endroit, cette lenteur, ce rien. Le scénario n'était pas très épais, mais on imaginait tout de même très bien cet univers-là, ce rythme. Personnellement, je ne l'ai pas lu rapidement, j'ai voulu le parcourir doucement. J'ai pris mon temps pour le lire parce qu'il imposait ce rythme-là dès la lecture.

    Je n'avais pas encore exploré un rôle qui m'autorise cette lenteur, ce rien.

    A propos des personnages de "L'Attente", Messina dit qu'ils "ne veulent pas savoir ce qu'il y a derrière une porte"...

    Ile ne veulent pas s'avouer la mort. Pour le personnage de Juliette Binoche, avouer la mort de son fils ce serait commencer son deuil. Mon personnage préfère laisser le temps que cela se dénoue tout seul plutôt que d'enfoncer cette porte. Ils ont une peur du réel, de la vie.

    Une des scènes les plus fortes de "L'Attente" est cette soirée entre votre personnage et les deux jeunes italiens rencontrés au lac. Elle est intense aussi parce qu'elle se termine par un regard du personnage de Juliette Binoche en direction de vous. Un regard difficile à interpréter...

    Pour moi, elle me regarde en pensant "Elle est encore jeune, a encore tout à vivre et va s'empêcher de vivre cette histoire parce qu'elle pense que son amoureux est encore vivant à cause de moi..." Elle se met face à son mensonge, sa manipulation, même si je n'aime pas vraiment ce mot, notamment parce qu'elle agit davantage à cause de sa douleur plus que par une volonté de manipulation franche. A l'inverse, en voyant ce regard, mon personnage entend "Tu es en train de draguer un autre mec alors que tu es avec mon fils." Ce regard est aussi la source d'une incompréhension entre les deux personnages.

    Juliette Binoche semble vivre les situations quand elle les joue, de manière très intense. Quelle est votre approche de la comédie face à ce monstre de cinéma ?

    J'espérais déjà bien m'entendre avec elle dans le jeu (rires), notamment parce que, pour ce film en particulier, il fallait que je me fasse complètement happée par elle. Contrairement à mon personnage de perverse narcissique dans Respire de Mélanie Laurent, pour lequel je m'étais beaucoup documentée sur la pathologie, il ne fallait pas beaucoup de réflexion. Je devais pour L'Attente me laisser surprendre, porter et réagir, en ayant une approche plus animale.

    Pour ce film, je devais me laisser surprendre, porter et réagir, en ayant une approche plus animale.

    Vous avez cité "Respire" de Mélanie Laurent, un film fondateur de votre carrière. Est-ce qu'après un tel rôle on réfléchit différemment au personnage suivant ?

    Dans un projet, j'essaie toujours de voir quelle dimension encore inconnue va m'intéresser. J'ai besoin d'une petit peur qui rend le projet excitant. Mélanie est arrivée avec Respire qui correspondait exactement à mon envie de ne plus faire les petites blondes gentilles. Bizarrement le film de Piero me ramène presque dans cet archétype mais ce projet avait un rythme tellement à part. Et puis il y avait une équipe d'italiens. Je ne pense pas que Respire m'a rendue plus exigeante, peut-être plus curieuse.

    Qu'y a-t-il justement de différent dans le prochain film d'Anne Fointaine, "Les Innocentes", dans lequel vous jouez le rôle principal ?

    Tout d'abord je voulais travailler avec les actrices polonaises des Innocentes. Ensuite, c'est mon premier rôle de jeune femme "responsable". Enfin, le film d'Anne Fontaine est inspiré d'une femme ayant vraiment vécu. Je trouve très beau de mettre en lumière cette héroïne. Un abbé a d'ailleurs écrit une lettre à son sujet, à la fin de laquelle il écrit "Il faudra bien qu'un jour on parle d'elle, s'il vous plaît parlez d'elle un jour." Cette histoire méritait d'être racontée.

    Y a-t-il d'autres projets après ce film d'Anne Fontaine ?

    Non (rires) ! J'ai des projets de théâtre. Je préfère ne pas me précipiter dans des choses qui me font moyennement envie. Ce métier est formidable aussi parce qu'on n'a jamais fini d'apprendre. Du coup même pendant les moments de creux, on a pleins de choses à explorer et pas moyen de s'ennuyer.

    Je préfère ne pas me précipiter dans des projets qui me font moyennement envie.

    Vous pourriez justement explorer la réalisation ?

    Je ne sais pas encore. Quand on est réalisateur, il y a un nombre de responsabilités énorme ! Pour le moment, j'adore être une petite partie créatrice d'un tout. Je ne sais pas si je suis encore capable de maîtriser ce tout et d'avoir suffisamment vécu pour avoir quelque chose à raconter. Mais je n'ai pas envie de fermer totalement cette porte...

    Pour revenir à cette notion de thriller et de lenteur étirée, "L'Attente" est aussi une sorte de film de fantômes. Ces deux femmes ne sont que l'ombre d'elles-mêmes dans cette bâtisse isolée remplie par la mort et l'absence et elles reprennent vie avec la procession finale...

    C'est intéressant... La mort est omniprésente dans cette maison, elle flotte. Mais il est vrai que je ne m'étais pas fait un délire sur les fantômes ! (rires) Mais c'est aussi cela qui est joli avec un film, et aussi pourquoi je trouve presque dommage qu'on nous fasse trop parler des films. Une fois le film terminé, tout le monde va y mettre son interprétation. Personnellement je lis les interviews des comédiens ou des réalisateurs après avoir vu le film.

    En tant que spectateur, on a donc le droit se tromper sur un film ?

    On ne se trompe pas ! Chacun voit différemment un film. Il n'y a pas de vrai ou de faux.

    "L'Attente" est visible en salles depuis ce mercredi 16 décembre...

     

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