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    Joker : entre Taxi Driver et La Valse des pantins, un film sous l'influence de Scorsese
    Par Vincent Formica — 11 oct. 2019 à 19:00
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    Joker, nouvelle version du clown prince du crime par Joaquin Phoenix, se rapproche par bien des aspects du cinéma de Martin Scorsese. Décryptage. ATTENTION, CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS !!!

    ARTHUR FLECK, LE NOUVEAU TRAVIS BICKLE

    En regardant Joker de Todd Phillips, la parenté avec les obsessions de Martin Scorsese semble évidente. Le cinéma du maestro est convoqué dans chaque plan, chaque décor, chaque note de musique. Mais ce qui frappe immédiatement, c'est le personnage en lui-même. Ni anti-héros ni super-héros, Arthur Fleck est un homme ordinaire qui cherche à devenir quelqu'un. "On every street in every city, there's a nobody who dreams of being a somebody", pouvait-on voir sur l'affiche de Taxi Driver.

    Fleck est un comique raté qui ne trouve pas sa place dans la société. Hyper-sensible, souffrant de troubles mentaux, il cherche à entrer dans le moule, à devenir un acteur de stand-up adulé, à l'image de son idole, Murray Franklin, animateur star pour la TV. Arthur gagne sa vie en faisant le clown pour une petite entreprise. Comme Travis Bickle, Fleck fait plusieurs allers-retours au QG de la société pour se changer, croisant des collègues pas tous très bienveillants et un patron tyrannique.

    D.R.

    Une discussion au début du film entre Arthur et son boss fait écho à l'entretien d'embauche express de Travis en tant que chauffeur de taxi. Les deux scènes sont filmées quasiment de la même manière, avec un champ-contrechamp, le héros debout, en demande, face au patron, affalé sur sa chaise, en position conquérante et arrogante. Par la suite, tout comme Travis, Arthur erre dans la ville... un Gotham poisseux et sale, au bord de l'implosion. Filmé à New York, Joker possède l'ambiance fin des années 70, début des années 80 inhérente à Taxi Driver de Scorsese.

    Fleck traîne sa carcasse douloureusement, grimpant des escaliers interminables, tout comme Travis se traînait difficilement dans les rues de New York avant de rentrer chez lui. "Tout ce que j'ai, c'est des idées noires", déclare Arthur dans Joker. Travis l'exprime plutôt de cette manière : "Toute ma vie j’ai été suivi par la solitude. Partout. Dans les bars, les voitures, sur les trottoirs, dans les magasins… partout. Y’a pas d’issue… je suis abandonné de Dieu." Les deux hommes ne parviennent pas à se faire une place ; à chaque tentative, ils se confrontent à leur décalage face aux autres personnes. Si Arthur voit une psy et discute avec sa voisine, Travis ne parle à personne à part quelques collègues et échoue à entamer une relation amoureuse avec Betsy.

    Dans Joker, Zazie Beetz, la voisine d'Arthur, est la nouvelle Betsy. Fleck fantasme une relation avec elle, l'incluant dans son quotidien tourmenté. La frontière entre réalité et fantasme devient floue, comme quand Travis appelle Betsy au téléphone et que Scorsese se met à filmer un couloir vide, comme pour nous dire que le personnage parle dans le vent et que personne n'est au bout du fil. Toute l'aliénation de Travis tient dans ce plan.

    Warner Bros.

    Bickle et Fleck ont également en commun cette haine viscérale envers une société qui abandonne les plus fragiles ; Thomas Wayne, candidat à la mairie de Gotham, est une sorte d'alter ego de Palantine, politicien qui monte dans le taxi de Travis. L'intrigue autour de ces deux personnages fonctionne en miroir, posant la question de la responsabilité de l'Etat dans l'émergence de psychopathes. L'échec des gouvernements à prendre en charge les plus fragiles est ainsi mis en exergue, n'excusant pas les crimes, mais cherchant à en comprendre les causes

    Travis et Arthur sont deux hommes qui marquent leur époque ; le premier portait un message sur l'Amérique post-Guerre du Viêtnam, quand le second est un agent du chaos post-11 Septembre, un peu comme le Joker de Heath Ledger. Plusieurs fois dans le film, Fleck mimera avec ses doigts le fait de se mettre une balle dans la tête, comme Bickle à la fin de Taxi Driver. Les deux personnages se répondent ainsi, à 40 ans d'intervalle, démontrant finalement que le monde n'a pas tellement changé.

    Warner Bros.

    Todd Phillips va également reprendre un plan iconique de Taxi Driver à l'identique dans Joker. Cette séquence au ralenti montre Arthur regardant un homme avec un masque de clown derrière la vitre d'un taxi jaune, convoquant ainsi le fantôme de Travis Bickle. Un plan similaire est présent dans Taxi Driver, à un moment où De Niro commence à sombrer dans la folie. Fleck va aussi jouer avec son arme dans son appartement en regardant la télé, tout comme Travis le faisait avec son .44 Magnum en main.

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    DE NIRO ET PHOENIX, LA VALSE DES COMIQUES

    Si Travis Bickle fait partie de la personnalité de Fleck, un autre personnage scorsesien est aussi présent en lui, Rupert Pupkin. Dans La Valse des pantins (1982), Robert De Niro incarne ce personnage de comédien loser cherchant à tout prix à apparaître dans le show de son animateur préféré, Jerry Langford, campé par Jerry Lewis. Dans Joker, les rôles sont inversés, De Niro est l'animateur star arrogant et paternaliste quand Joaquin Phoenix est le nouveau Rupert Pupkin, fantasmant ses performances devant un faux public.

    Au-delà de la critique politique via son côté Taxi Driver, Joker est aussi un pamphlet grinçant contre les médias et la TV. Ces derniers n'hésitent pas à exploiter la détresse d'un comique ratant son numéro pour en faire une bête de foire, l'humiliant pour faire de l'audience. À l'heure des réseaux sociaux, cette séquence où Fleck découvre que Murray Franklin s'est moqué de lui dans son émission est d'une brûlante actualité.

     

    Il se rend compte qu'un homme qu'il adulait fait partie d'un monde sans foi ni loi. Joker lui criera cela au visage à la fin du film, reprochant au présentateur le fait de n'être jamais sorti de son studio pour rencontrer le public. Cette déconnection des élites médiatico-politiques avec la réalité est au coeur du message de Joker.

    Si Rupert Pupkin ne tue pas le méprisant Jerry Langford à la fin du film, Joker ne se prive pas de se faire justice lui-même, provoquant une insurrection globale à Gotham et devenant le héros des laissés-pour-compte. Tout comme Travis devenait un héros à la fin de Taxi Driver en sauvant Jodie Foster ou Rupert à la fin de La Valse des pantins avec le succès de son livre racontant son histoire.

    Au final, Joker, qui parvient à faire soulever une population en une soirée, résume à lui tout seul le leitmotiv de Rupert : "Il vaut mieux être le roi d'une nuit qu'un plouc toute sa vie."

    GOTHAM CITY À NEW YORK

    Un métro pourri, des rues sales en enfumées, un ciel gris, des taxis jaunes, une insécurité angoissante... En choisissant de tourner à New York, la ville de Scorsese Todd Phillips continue d'assumer son influence avec l'oeuvre du maître. Son Gotham, très réaliste, se rapproche aussi de l'univers mis en place par Christopher Nolan dans sa trilogie Batman.

    Inévitablement, le Gotham de Phillips est le miroir de celui de Travis dans Taxi Driver. On ne sait pas si la ville est vraiment dévorée par la pourriture ou si on la perçoit à travers l'imagination morbide de Fleck. Probablement un peu des deux, la lueur du soleil ne perçant jamais, sauf dans un plan final énigmatique et burlesque.

    Warner Bros.

    De l'appartement d'Arthur aux rues de Gotham en passant par le décor dans lequel le héros s'infiltre pour rencontrer Thomas Wayne, tout est pensé pour évoquer notre réalité.

    LA MISE EN SCÈNE

    On pense beaucoup, à tort, qu'il n'y a pas de mise en scène dans Joker, que Todd Phillips, cinéaste de Very Bad Trip, ne s'embarrasse pas de réfléchir à une mise en scène. Pourtant, en y regardant de plus près, on ressent au contraire une parfaite maîtrise de la caméra. Le réalisateur ne fait pas dans l'esbrouffe, il montre tout du point de vue de son Joker, quitte à nous perdre dans les méandres de sa psyché torturée.

    Quand il le filme durant la projection des Temps Modernes de Chaplin, ce n'est pas anodin. Le film était aussi à l'époque une charge contre le capitalisme qui broie ses employés à l'image de Charlot coincé dans les rouages d'une machinerie. Comme un pied de nez aux origines du Joker tombé dans l'acide, Phillips envoie son clown au sein d'une société malade, finalement plus toxique que de l'acide et pouvant faire basculer n'importe qui dans la démence.

    Warner Bros.

    Arthur Fleck, tout comme ce personnage, est écrasé par une société de plus en plus egoïste et inégalitaire. Joker est le produit de cette société. Au début du film, Phillips filme Joaquin Phoenix en bas des escaliers, les grimpant avec lourdeur, comme si le poids de son existence était trop lourd pour lui. Devenu le Joker, il est ensuite filmé sur ces mêmes escaliers, dansant , tout léger, symbolisant la libération de la folie du personnage.

    Quand on sait que le film est sous influence scorsesienne, on ne peut également s'empêcher de penser que les escaliers sont une allégorie biblique, celle de l'Echelle de Jacob. Dans ce récit religieux, cette échelle est un moyen pour les anges de naviguer entre le Ciel et la Terre. Joker pervertirait cette symbolique en personnifiant le Mal descendu sur le monde des Hommes pour répandre le sang.

    Todd Phillips travaille aussi beaucoup les éclairages, désaturant les couleurs au début du film pour les faire exploser ensuite, notamment à travers le costume du Joker et ses fulgurances de violence. On peut aussi noter l'utilisation de travellings avant, notamment en direction de Joaquin Phoenix, se rapprochant de plus en plus lentement du personnage comme pour symboliser son inéluctable décrépitude, scrutant son corps, semblable à un clown décharné.

    UNE MUSIQUE PERÇANTE

    Venant appuyer la mise en scène, la puissante musique de l'islandaise Hildur Guðnadóttir (Chernobyl) vient renforcer l'aspect de malaise inhérent au Joker. Todd Phillips l'utilise avec parcimonie, tout comme certaines chansons, sans que le tout n'alourdisse le propos. Elle vient en arrière-plan, commentant la descente aux enfers du personnage avec acuité.

    En cela, la musique de Joker rappelle celle de Taxi Driver et ses accents jazzy, rompant avec le personnage sombre de Travis Bickle. Cette rupture, Joker l'opère plus avec le choix des chansons, notamment Smile par Jimmy Durante. Son aspect joyeux participe paradoxalement à l'étrangeté et la folie du clow prince du crime.

    Ce mélange parfait entre son et image prend tout sens à la fin du film, quand Joker se relève de ses blessures, perché sur une voiture, avec la foule en délire qui le porte en héros. La mise en scène "iconise" le personnage et nous donne vraiment l'impression d'une résurrection, d'une renaissance d'Arthur Fleck en clown prince du crime.

    D.R.

    Au final, que ce soit Travis, Rupert, Arthur ou autre... Joker est plus qu'un personnage, c'est un concept, une idée, un miroir de notre société. Dans The Killing Joke, Joker expliquait ainsi son état : "Il suffit d’un seul mauvais jour pour que l’homme le plus sain d’esprit sombre dans la folie. La folie est la distance qui sépare le monde de l’endroit où je vis. J’ai juste passé une mauvaise journée."

    Cette mauvaise journée peut-elle nous arriver à tous ? En tout cas, cette citation renvoie à un autre long-métrage méconnu de Martin Scorsese, After Hours, dans lequel le héros Griffin Dunne passe une nuit cauchemardesque à New York, enchaînant les galères. Encore une inspiration de plus pour le Joker ?

    NOTRE EMISSION SPOTLIGHT AUTOUR DE JOKER

     

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    Commentaires
    • Bacta142.
      Scorsese n'aime pas les super-héros, il préfère les anti-héros, et Joker en est un.
    • Stringer B
      Merci...J'ai aimé le film et je suis content qu'il existe, ce qui est déjà très bien, mais avec un réalisateur plus talentueux, moins amoureux de ce qu'il considérait comme transgressif dans son histoire et moins amoureux de la performance de son leading man, on aurait pu passer d'un très bon film à un grand film qui digère mieux ses influences et ne ressemble pas à un film imbu de lui-même et de sa propre supposée importance.La différence entre un grand film et un excellent film, tient souvent, étant donné que les grandes œuvres sont souvent syncrétiques culturellement en termes d'influences, à la façon dont ces œuvres digèrent ces influences. C'est la différence entre la façon dont The Dark Knight digère l'influence de Michael Mann et de Fincher et la façon dont Joker un peu trop souvent, singe Scorsese, Kubrick et Lumet. Todd Phillips est réalisateur doué avec du flair visuellement, mais il a encore du mal à distinguer la pose et la profondeur.Après c'est un très bon film... Et clairement, si on a nommé Green Book, Vice, Black Panther et Bohemian Rhapsody, et récompensé par le passé des films comme The Blind Side ou Collision, ou Hidden Figures, Joker peut bien gagner tous les oscars du monde.
    • L'Indien zarbi à moitié a poil
      Je préfère influencé que sous influence .Moins négatif.
    • Madozam
      ce film donne une vrai claque qu'importe les références de Scorsese!!! d'ailleurs je me demande si la dernière scène avec la psychologue ne veut pas suggéré que tout ce qui s'est passé dans l'histoire provient de son imagination !! comme pour dire qu'on connaitra jamais son identité!! théorie intéressante non ??
    • Naughty Dog
      c'est d'ailleurs dommage de ne pas s'en être + émancipé (pour avoir un vrai chef-d'oeuvre), car quand on connait les2 films de Scorsese, le déroulé global ne produit pas beaucoup de surprises !
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