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A la recherche des femmes chefs : "Nous avons tous et toutes du mal à valoriser une femme cuisinant de façon professionnelle"
Par Yoann Sardet, propos recueillis le 3 juillet 2017 à Paris — 4 juil. 2017 à 20:00
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Dans "A la recherche des femmes chefs", en salles cette semaine, Vérane Frédiani part à la rencontre de celles qui innovent dans la haute gastronomie, la restauration et les métiers de bouche. Rencontre.

"À la recherche des femmes chefs", sortie le 5 juillet 2017
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AlloCiné : Comment expliquez-vous que vous soyez la première à faire en sorte de "faire le job" comme vous le dites dans le film, et à partir à la recherche de ces femmes chefs ?

Vérane Frédiani : Tous les financiers du cinéma que ce soit les différents comités du CNC, de la Région Hauts de France, les chaînes de télé y compris les chaînes publiques n’ont pas voulu de ce film au moment de la mise en route du projet. Le sujet des femmes dans la gastronomie, m’a-t- on dit à chaque fois, n’est pas un sujet. Pour eux il n’y avait pas matière à en faire un film. Je pense surtout que les femmes et la misogynie ordinaire ne sont pas une priorité dans notre pays. Pour ceux qui financent le cinéma hexagonal, ce ne sont pas des sujets prioritaires non plus. Ils n’ont pas compris l’enjeu social qu’il y a à remettre des femmes sur le devant de la scène dans la gastronomie professionnelle. Par conséquent, je ne sais pas si je suis la première "à faire le job" mais j’ai été la première à me décider à le faire coûte que coûte, à partir seule avec ma caméra et mon micro cravate à la rencontre de ces femmes chefs, combattantes et inspirantes et à les filmer. Pour ce film, j’ai été comme elles, une sorte de combattante. J’ai tourné et monté le film. J’ai fait les sous-titres, l’affiche, la bande-annonce. Rien ne pouvait m’arrêter. J’ai été trop longtemps la féministe passive qui ne faisait rien ou presque pour concrètement faire changer les mentalités. Cette fois-ci, je me suis donnée à fond. C’est comme ça que j’envisage le métier de réalisatrice. On ne nous donne que très rarement les budgets qui correspondent à nos ambitions mais cela ne doit pas nous arrêter. Cf le budget moyen des films réalisés par des femmes versus le budget moyen des films réalisés par des hommes.

Dès le générique qui ouvre le film, vous proposez un melting-pot de langues, de cultures, de cuisines... Les femmes chefs sont partout et vous les avez trouvées... contrairement à la revue Food & Wine ! Comment avez-vous procédé pour élaborer ce tour du monde des chèfes ?

J’ai pris mon temps ! C’est ça le secret. Beaucoup de rédactions aujourd’hui ou de guides ne donnent pas assez de temps à leurs rédacteurs ou collaborateurs pour trouver ces femmes chefs qui sont certes plus anonymes, qui communiquent moins et qui sont débordées. Elles vous proposent parfois une date de rencontre six mois après votre premier coup de téléphone ou e-mail. J’avais le temps, je les ai rencontrées quand elles le pouvaient. Concrètement, je me suis d’abord rendue dans des festivals culinaires comme Masticar en Argentine pour trouver des femmes travaillant dans la gastronomie car sur Internet, dans les journaux et dans les guides, on ne trouve que très peu de femmes chefs. J’ai interviewé presque toutes celles que j’ai trouvées. Puis je suis allée voir les quelques étoilées et celles qui sont dans les classements San Pellegrino. Je suis également allée dans les écoles de cuisine pour couvrir tous les aspects et les étapes de la profession. J’ai finalement réalisé qu’il y avait énormément de femmes chefs ! J’ai donc du m’arrêter après avoir visité une dizaine de pays. J’avais filmé environ 50 femmes chefs et j’ai dû me rendre à l’évidence qu’elles ne pourraient pas toutes être dans le film. Le montage a été très long !

Le constat mis en lumière par le film repose sur un étrange paradoxe : tout le monde, à commencer par Paul Bocuse, a en tête l'image d'une mère ou d'une grand-mère aux fourneaux qui transmet sa passion et son art... mais jamais l'image d'une chèfe professionnelle. Comment expliquer cela ?

Il y a plusieurs raisons. Nous avons tous et toutes du mal à valoriser une femme cuisinant de façon professionnelle. Pour beaucoup d’entre-nous, une femme qui cuisine, c’est normal. On ne se fait pas de selfie avec une femme chef. On a du mal à lui reconnaître une créativité particulière. En même temps, une femme chefe cherche rarement à vous épater. Elle préfèrera essayer de vous donner du plaisir. Par contre, dès qu’un homme nous fait un barbecue, on le trouve génial. On est encore à l’âge du feu ! Ce sont les mentalités des femmes et des hommes qui expliquent la non mise en avant des femmes dans la cuisine autrement qu’avec l’image des grands-mères nourricières. De plus, beaucoup de femmes pensent qu’elles sont tout à fait capables de cuisiner pour leur famille régulièrement mais ne pensent pas être capables de cuisiner dans un restaurant. Nous manquons cruellement de confiance en nous. Et les hommes toutes générations confondues en profitent consciemment ou inconsciemment.

Le film est intéressant car il montre que la question posée dépasse de très loin le cadre gastronomique et culinaire, et qu'elle est plus profonde en termes de société, d'éducation, de valorisation du travail féminin et de l'égalité hommes-femmes, de partage des tâches...

La gastronomie est au cœur de nos sociétés. Elle crée du lien entre nous tous. Elle a donc un rôle social très important. La mixité comme la diversité dans la cuisine professionnelle et le partage des tâches culinaires à la maison sont des enjeux primordiaux pour que nos civilisations perdurent. La gastronomie peut changer le monde et en réglant le problème de la non visibilité des femmes dans la gastronomie professionnelle et celui de la non participation des hommes à la cuisine du quotidien, nous réglerons bon nombre de nos problèmes de société. Femmes et hommes doivent participer à cela. Je suis d’accord avec vous, l’enjeu est social.

A ce titre, la question de savoir où placer la féminité posée dans le film par Franck Pinay-Rabaroust est à la fois choquante et très révélatrice. Pourquoi cette question n'est-elle posée qu'aux femmes, quand on ne demande pas aux hommes de savoir où placer leur masculinité ?

Vous avez raison et je voudrais bien que les journalistes culinaires répondent à cette question. Pourquoi ne posent-ils pas les mêmes questions aux hommes chefs et aux femmes chefs ? Mais c’est la même chose dans le cinéma. On ne pose pas les mêmes questions aux acteurs et aux actrices, notamment sur un tapis rouge… En gastronomie comme dans beaucoup de domaines, il y a beaucoup de questions qui ne sont posées qu’aux femmes et notamment celles sur la famille et les enfants. Peu de chefs ont à répondre à des questions concernant leur organisation familiale, leurs sacrifices, leurs manques. On ne leur parle pas non plus du fait que peu d’hommes chefs cuisinent pour leur famille, que peu encore osent prendre un dimanche de temps en temps non pas pour partir dans un festival mais pour passer du temps en famille et que peu d’hommes chefs poussent leurs femmes à suivre leur passion également et à se réaliser ! Autre problème : aujourd’hui la société apprécie volontiers le côté féminin de certains hommes chefs. On a plus de mal à apprécier le côté masculin de certaines femmes chefs. Pourquoi ? Devrions nous tous et toutes devenir ultra-féminin ? Pourquoi pas.

Autre paradoxe : quand on regarde en arrière-plan les brigades d'Anne-Sophie Pic ou de Sofia Nardelli, on constate qu'elles sont essentiellement composées d'hommes... Comme si les femmes voulaient continuer à partager quand les hommes les excluent. C'est un sentiment que vous avez eu à travers ces rencontres ?

Oui, les femmes ne veulent pas exclure les hommes de leurs cuisines. Elles veulent la mixité ce qui somme toute est très intelligent de leur part. Mais elles ont encore du mal à être solidaires et à se pousser les unes les autres comme les hommes le font. Elles ont du mal à engager une femme juste parce que c’est une femme (alors que les hommes engagent souvent un homme juste parce que c’est un homme) ou à dire aux festivals qui les invitent "je ne viens pas si je suis la seule femme". Le film les incite à réfléchir à ce sujet.

Au-delà de l'assiette, c'est surtout l'approche du travail qui semble différente entre chefs et chèfes, avec d'un côté l'accomplissement personnel et la glorification ; et de l'autre une réussite collective, une envie de partage et de pédagogie, à l'image des écoles Manq'a...

Quand elles se lancent dans la cuisine de manière professionnelle, bon nombre de femmes relèvent un challenge très intérieur. Elles doivent se prouver à elles mêmes qu’elles en sont capables. Mais elles n’attendent pas les étoiles pour donner du sens à leur démarche et leur parcours. Très vite, elles s’investissent dans la communauté autour d’elles et dans la formation et la transmission. Un homme de part son éducation et la société dans lequel il grandit, cherche par la cuisine à recevoir de l’amour, des étoiles…il a une approche plus narcissique du métier. Ce sont aux parents et à l’éducation nationale d’élever les petits garçons et les petites filles de façon similaire pour que nous démarrions tous dans la vie active avec la même confiance en nous et la même conscience d’autrui. Les écoles Manqu’a en Bolivie, c'est un exemple magnifique.

Votre film montre une variété de destins, de vécus, d'approches, de philosophies... Là où le piège aurait été de mettre en avant un portrait-robot -et donc un cliché- de la femme chef. C'était important d'éviter les clichés et les raccourcis ?

Oui, chaque femme est un être humain unique. C’est pour cela que j’ai voulu en rencontrer beaucoup, que j’ai voulu avoir un panel international nord sud est ouest. Et c’est pour cela que je ne les ai pas ou très peu interrogées sur leurs enfants car là aussi je serais facilement retombée dans des clichés.

Dès lors, est-ce que cela fait sens selon vous de parler de "cuisine au féminin" et d'essayer de la différencier de celle des hommes ?

Il y a une approche féminine du métier de chef à cause de notre histoire, de notre éducation et de la société dans laquelle nous évoluons nous, les femmes. Les femmes abordent le métier différemment. D’ailleurs, elles ont souvent fait d’autres études avant de se lancer dans le métier de chef. Elles mettent également longtemps à oser être elles mêmes en cuisine avec leur équipe. Nous connaissons quasiment toutes cela dans nos domaines respectifs. Mais il n’y a pas de cuisine au féminin et encore moins de cuisine de bonne femme.

En tant que réalisatrice et productrice travaillant dans un milieu professionnel lui aussi extrêmement masculin, êtes-vous passée par les mêmes expériences que ces chèfes : la solitude, devoir prouver plus, l'absence de réseau, le manque de soutien qui génère un manque de confiance ?

Je vais vous donner un exemple précis. Lorsque j’ai produit le film Thelma, Louise et Chantal, une comédie sur les déboires sentimentaux et sexuels de quatre femmes de plus de 50 ans, j’ai obtenu un rendez vous chez France 3. J’étais ravie que le patron du cinéma de France 3 veuille bien me recevoir pour parler éventuel d’un investissement de la chaîne sur ce projet. Or dès que je suis arrivée, ce monsieur d’un certain âge responsable des investissements cinéma de cette chaîne publique m’a dit : "Je ne crois pas que les femmes de plus de 50 parlent de sexe. Nous n’investirons donc pas dans ce film". Voilà le type de "barrière" que les sujets féminins rencontrent… Heureusement Frédérique Dumas et son équipe très féminine du Studio 37 ont, elles, dit oui au projet !

Les choses sont-elles en train de changer, pour la cuisine comme dans d'autres milieux comme le cinéma avec le succès de "Wonder Woman" par exemple ?

Dans le cinéma, les choses vont changer aux Etats Unis grâce à Wonder Woman et elles changeront en France grâce au film Grave. Oui. Mais restons vigilantes et solidaires ! Et finissons en avec la Nouvelle Vague ! Comme avec la Nouvelle Cuisine ! En cuisine, les femmes ont besoin d’un accélérateur de notoriété. Les femmes sont massivement présentes dans les écoles de cuisine, elles sont nombreuses à créer leur restaurant, aidons les à percer. Investisseurs, médias, accompagnons les ! Et puis dans le cinéma comme en cuisine, on a tous besoin de réseaux. Les femmes sont réellement en train de s’organiser dans le cinéma. En cuisine aussi mais certaines femmes chefs hésitent encore à se regrouper. Selon moi, c’est dommage.

L'exemple de "Wonder Woman" pour le cinéma illustre un point important soulevé dès la première partie de votre film : la question économique et médiatique et la pression publicitaire. De la même manière que les femmes super-héroïnes et les femmes-réalisatrices étaient écartées des blockbusters, les femmes-chefs sont écartées des couvertures et des événements. Quelques réussites peuvent-elles commencer à briser ce cercle vicieux selon vous ?

Les femmes chefs doivent se faire violence et apprendre à communiquer, à se mettre en avant. Nous sommes dans un monde de communication. Leur réussite passera par là. Dominique Crenn par exemple, une Française qui s’est installée à San Francisco, l’a très bien compris. Ce sera la prochaine femme chef 3 étoiles.

A l'image de votre rencontre avec les journalistes de Sommeliers international, qui dénoncent le machisme à travers des propos extrêmement machistes, on réalise qu'il reste toutefois encore beaucoup de travail...

OH OUI !

Dernière question : de toutes vos rencontres à travers le monde pour ce film, gardez-vous un plat / un repas en tête ?

Franchement, je suis une bonne mangeuse et une bonne cliente. Dès qu’on cuisine quelque chose pour moi, je suis aux anges ! Mais la cuisine de Kamilla Seidler en Bolivie fut un choc et la cuisine d’Anne Sophie Pic un orgasme (multiple) !

A la recherche des femmes chefs, en salles le 5 juillet

À la recherche des femmes chefs Bande-annonce VO

 

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