Il suffit d’une machine à écrire fatiguée pour que Paris devienne le Mexique, qu’un homme en charentaises devienne un mythe. François Merlin, écrivain de gare usé jusqu’à la corde, invente Bob Saint-Clar, espion irrésistible, moins pour gagner sa vie que pour supporter la sienne. Chaque humiliation du quotidien, il la transpose et la venge dans son roman. On a tous rêvé un jour d’être quelqu’un d’autre. Le génie du film est Belmondo. Il peut être dans le même mouvement le fantasme absolu et le type lessivé qui fume trop, drague mal et se fait humilier par tout le monde. Peu d’acteurs auraient pu rendre crédibles ces deux corps-là, le héros invincible et l’homme minuscule, sans perdre leur charme ni leur humanité. Voir un acteur aussi idolâtré se rendre ridicule, presque pathétique, sans jamais perdre sa classe, reste l’un des grands plaisirs du film.
De Broca pose alors une question plus fine qu’il n’en a l’air : quand on tombe amoureux d’un auteur, aime-t-on l’homme réel ou le héros de papier qu’il a fabriqué pour se rendre plus aimable ? Derrière la rigolade, le cinéaste règle aussi ses comptes avec les super-espions virils, les héros invincibles et tout un imaginaire d’aventure aussi séduisant que grotesque. Il oppose deux mondes avec une précision jubilatoire, le soleil mexicain saturé contre la grisaille crasseuse de Paris, mais son vrai génie est d’ancrer le délire dans des détails très concrets : le fils avec qui Merlin n’a plus rien à se dire, les plombiers qu’on dirait filmés sur le vif, l’appartement miteux où l’imaginaire déborde de partout. Tout rend les énormités acceptables.
Le plaisir vient aussi de cette mise en abyme permanente, du roman qui s’écrit sous nos yeux et se fait contaminer en direct par les contrariétés minuscules de son auteur, et la scène de la femme de ménage qui passe l’aspirateur en pleine fusillade avant d’atterrir dans le réel est un sommet. Le seul vrai bémol, c’est que le film part si fort qu’il semble parfois courir après ses vingt premières minutes. Restent les costumes impeccables, la musique bondissante de Claude Bolling, Jacqueline Bisset en apparition lumineuse, et ce Paris du début des années 70, devenu presque aussi fantasmé que le Mexique de Bob Saint-Clar. On ne peut que sourire avec tendresse en repensant à cet homme penché sur sa machine à écrire, obligé d’abattre son héros de papier pour s’autoriser, enfin, à exister par lui-même.