Qui est le film ?
Sorti en 1985, Sans toit ni loi (que beaucoup appellent encore La Vagabonde) est l’un des films les plus marquants d’Agnès Varda. Après les expérimentations de Cléo de 5 à 7 ou Les Créatures, il s’ancre davantage dans une veine documentaire et sociale, tout en conservant la liberté formelle propre à la cinéaste. L’époque est marquée par une montée des inégalités, par la transformation du monde rural, par des débats sur la marginalité et la pauvreté. En surface, le film raconte l’histoire de Mona, une jeune femme retrouvée morte de froid dans un fossé. À partir de ce constat brutal, Varda déroule une enquête rétrospective faite de témoignages, de fragments de mémoire, de scènes arrachées à la vie quotidienne. La promesse paraît simple : reconstituer une existence.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet de Varda n'est pas de construire une biographie linéaire, encore moins à fabriquer une héroïne, mais à montrer combien toute tentative de raconter une vie est une opération collective, traversée de projections, de jugements, de silences. L’ambition est de mettre à nu notre propre rapport à l’altérité, à la marginalité, à ces existences qui échappent aux formats habituels du récit.
Par quels moyens ?
Dès l’ouverture, Varda impose le corps de Mona, gisant dans un fossé. Cette sécheresse initiale conditionne tout le film. Nous ne partirons pas d’une figure héroïque mais d’une dépouille. Le cinéma se fait alors enquêteur des restes : objets, souvenirs, bribes de paroles. Ce choix produit un renversement : ce n’est pas l’héroïne qui possède la narration, mais ceux qui l’ont croisée et les traces qu’elle a laissées.
Le dispositif du témoignage structure le film. Les voix successives (paysans, ouvriers, bourgeois, marginaux) ne livrent pas une vérité unique mais une mosaïque de perceptions. Chaque parole dit autant sur Mona que sur celui qui parle.
Sandrine Bonnaire incarne Mona avec opacité. Le personnage n’est jamais réduit à une icône romantique de la liberté, ni enfermé dans la figure de l’asociale. Elle est tour à tour vive, agaçante, généreuse, violente. Varda refuse la psychologie explicative : ce sont les contradictions mêmes qui font sa présence.
La mise en scène privilégie les fragments : un feu allumé, un sandwich volé, des chaussures usées. Ces gestes minuscules, isolés par le montage, deviennent autant de preuves d’existence.
Le rapport au paysage est essentiel. Les champs boueux, le vent, les routes départementales désertes ne sont pas de simples décors : ils composent une physiologie de l’errance. Les plans larges sur Mona marchant seule rappellent que la liberté de refuser les institutions s’achète au prix d’une exposition totale aux intempéries et à l’indifférence.
Enfin, le politique affleure sans jamais devenir slogan. La marginalité de Mona n’est pas posée comme un choix absolu, mais comme la conséquence de fractures sociales : précarité, isolement, effritement des solidarités. En filmant la manière dont la société justifie l’abandon, Varda oblige à voir la part collective dans cette mort.
Où me situer ?
Je ressens devant Sans toit ni loi une double impression : celle d’une force formelle et celle d’un malaise persistant. J’admire la façon dont Varda parvient à filmer une vie, par fragments, sans l’enfermer dans une légende, à laisser place à la contradiction, au silence. Mais tout cela se fait au détriment de ma compassion pour Mona.
Quelle lecture en tirer ?
Filmer une absence, assembler des voix, observer des objets : autant de gestes qui rappellent que comprendre une vie suppose de renoncer à l’illusion de la totalité. Ce que Varda met en crise, c’est notre facilité à juger les existences marginales à travers des filtres sociaux.