Wong Kar-Wai quitte Hong Kong pour les États-Unis et adapte son esthétique à la culture américaine : là où ses personnages étaient d’ordinaire habitués à taire leurs sentiments, là où leurs déplacements trahissaient des intentions, leurs silences des non-dits, ceux de My Blueberry Nights ne cessent de parler pour s’épancher auprès d’un tiers inconnu peu à peu transformé en ami, si bien que le long métrage ressemble à un journal intime, forme explicitée par la rédaction et par la lecture en voix off des lettres écrites par Elizabeth. Cette attention portée à la conversation, nécessité en ce qu’elle permet la rencontre de deux solitudes, s’inscrit dans un cadre public (petit restaurant, diner, casino, hôtel…) et rappelle tout un pan de la peinture et de la littérature américaines consacrées justement à ces lieux de passage : on pense bien entendu au tableau d’Edward Hopper, Nighthawks, ainsi qu’à celui d’Archibald Motley, Nightlife, aux romans de Carson McCullers, en particulier The Heart is a Lonely Hunter (1940) avec la figure de Biff Branon, propriétaire d’un diner.
Autrement dit, le cinéaste hong-kongais ne traverse par l’océan Pacifique pour plaquer son imagerie sur un support étranger, mais profite de cet exil pour explorer une mythologie qui n’est pas sienne et qui offre à son art une série de variations, une mythologie du rêve américain démystifiée que construisent la revendication de la liberté individuelle et la réussite professionnelle et familiale. Le personnage de Sue incarne le mieux le désenchantement de cette quête effrénée de liberté : contrainte de subir
un mari qu’elle n’aime plus depuis des années, elle se retrouve complètement perdue lorsque celui-ci vient à disparaître
. Chacun est, à sa manière, bloqué dans un espace-temps qui le caractérise, qu’il soit statique (le bar de Jeremy) ou dynamique (les déplacements de Leslie d’un casino à un autre).
La façon d’embrasser le continent d’Est (New York) en Ouest (Las Vegas) renvoie au motif du road movie, et le désir manifesté par Elizabeth de disposer d’une voiture à elle, sans destination précise à atteindre, prouve que le mouvement dans les grands espaces – qu’ils soient verticaux, immeubles et buildings des capitales, ou horizontaux, paysages désertiques de l’Arizona – est autotélique. La trajectoire circulaire du scénario, qui fait revenir notre héroïne
à son point de départ
un peu moins d’une année plus tard, retranscrit la permanence du sentiment amoureux au contact paradoxal de la distance des amants qui l’éprouvent, thématique chère au cinéaste et qu’il décline avec maestria une fois encore. Une œuvre magnifique et bouleversante.