La transformation de Jekyll en Hyde envisagée par Stephen Frears repose moins sur une métamorphose que sur une mise à nue, une tombée des masques. S’éloignant de l’imagerie du monstre et prenant à bras le corps la nature psychanalytique du récit, il nous propose en Hyde une version «libérée » de Jekyll (cheveux lâchés, perte des postiches sociaux comme la barbe, vitalité retrouvée du corps qui contraste avec l’engoncement social du docteur) ; tout ici est affaire de posture – où excelle John Malkovitch, qui sait donné à Jekyll une inquiétude maladive, une fébrilité empêchée, et à Hyde une puissance sauvage et Nietzschéenne. L’obsession de Jekyll en fait un solitaire écrasé par le souci et le questionnement existentiel. Son amour réprimé envers Mary s’épanouit chez Hyde en une soif de l’acte immédiat, en une volonté dangereuse, meurtrière. Comme dans le roman de Valérie Martin (et celui de Stevenson), Hyde ramène le désir à sa matérialité et libère les pulsions refoulées, figure affichée de l’inconscient qui est aussi celui d’une société hypocrite (le motif des carcasses ensanglantées et des animaux torturés, dévoile l’intérieur horrible d’une société rien moins que protectrice). Mais la grande idée est évidemment d’avoir construit le film autour du personnage de Mary : son attirance pour le docteur s’accompagne d’une sombre communion avec les ténèbres. Echo de Jekyll et de Hyde, dont elle partage la retenue pathétique du premier et la connaissance des abymes du second. La coloration psycho-sexuelle du thème de la domination laisse, ici aussi, affleurer la question sociale. En effet, dans la rencontre, à la vie à la mort, du maître et du serviteur, c’est la bonne qui se révèle la plus forte. Grâce à sa capacité de reviviscence, ainsi que la clarté de sa verbalisation (« Non je ne pense pas qu’il y ait des actes sans conséquences »), Mary sait réconcilier les contraires et dominer son passé – ce dont s’avère bien incapable Jekyll qui tente « d’externaliser » son inconscient. Les retours en arrière ne concernent ainsi que le personnage de Mary, qui, elle, accepte de se confronter à ses ténèbres et à les «intégrer ». C’est finalement elle qui ressort, libre, du lieu sombre où le docteur s’est transformé, une dernière fois, pour lui redonner la vie. Frears sait rendre bouleversante autant qu’effrayante cette sombre traversée des ténèbres.