Woody Allen s'est toujours revendiqué d'une influence notable du metteur en scène suédois Ingmar Bergman et, si l'on peut effleurer les linéaments de cette pieuse déférence dans chacun de ses films, Allen réalise probablement avec "Intérieurs" son oeuvre la plus manifeste à cet égard. Il en adopte en effet la même utilisation des décors, de la lumière, des arrière-plans, de la profondeur de champ, de la disposition et du mouvement des corps dans l'espace ; ces gros plans sur ces visages de femmes, muets mais circulant autant (si ce n'est plus) de signification(s) que tous les mots que les personnages n'échangeront jamais entre eux. Mots qui ne font que mettre en exergue l'incommunicabilité entre les êtres, thème de prédilection de Bergman, où le conflit, la violence, les cris ne sont que de simples exutoires à une parole trop faible pour transmettre toute l'intensité des tourments qui parcourent les protagonistes.
Mais là où d'autres auraient pu se perdre dans un oiseux exercice de style, Allen imbrique brillamment la forme et le fond. Un fond personnel et torturé par les problématiques récurrentes de son cinéma, essentiellement existentialistes, notamment à travers cette course compulsive à la création à tout prix, à l'occupation, toutes deux vitales au sens propre du terme, car donnant un sens même à la vie comme pour tromper cette peur de l'inexorable vide qui guette tout un chacun à la finitude de toute chose : la mort. Aux intérieurs d'une apparente quiétude, au mobilier agencé avec une minutie quasi scientifique, débordants de cadres et de surcadres, s'oppose des extérieurs non pas hostiles mais houleux, à l'image de ces impétueuses vagues qui ponctuent régulièrement le film, comme autant de représentations matérialisant (trahissant ?) ce que les personnages n'osent exprimer. Il en résulte un film épuré, sombre, poignant et effrayant, d'une finesse exquise et d'une acuité bouleversante.
Certainement l'un des plus beaux films de Woody Allen.