C'est le silence d'une femme, et le vacarme de deux hommes. Tout part d'une provocation pure : un mari offre sa femme à un inconnu, comme on tend un cadeau, pour la sortir de sa mélancolie. La première heure est un éblouissement, on rit à en perdre le souffle, puis Bertrand Blier essuie ce sourire d'un revers de main. Son cinéma est absurde, frondeur, allergique à tout système, avec la logique d'un rêve où chaque folie finit par sembler acceptable. Au fond, il filme des hommes qui ne comprennent rien au désir d'une femme, deux types pleins de bonne volonté qui s'épuisent à fabriquer un bonheur qu'elle ne leur réclame pas. Solange circule là-dedans comme un prétexte qu'on se repasse de main en main et c'est précisément ce que le film moque, avant qu'elle ne s'arrache enfin à leur emprise.
Et puis il y a Mozart. Ces deux-là ne jurent que par un seul compositeur, sourds à toute autre musique exactement comme ils sont sourds à ce qu'elle ressent. Le duo Depardieu-Dewaere est le cœur battant de l'histoire. Gérard Depardieu déclame, bourru et frontal mais bouleversant en cocu de bonne foi. Patrick Dewaere apporte le lunaire, la faille, l'émotion qu'on retient. Et c'est lui qui emporte tout, surtout quand il glisse que Mozart est mort à 35 ans, l'âge exact où lui-même s'en est allé... Carole Laure, elle, ne joue pas la dépression, elle la laisse affleurer. Reste le basculement de la seconde partie, cette relation avec un garçon de treize ans qui m'a profondément mis mal à l'aise, des scènes pénibles à regarder, un inconfort moral que Blier impose sans ménagement. Et pourtant quelque chose s'y noue, sans que le trouble se dissipe pour autant. Il faut un enfant, et non ces adultes restés gamins, pour offrir enfin à Solange une présence entière. Elle se libère des hommes quand lui s'arrache au groupe. Blier ne nous épargne pas avec un récit aussi poignant que dérangeant.
Bertrand Blier reste un OVNI : on ne comprend pas tout, on reste gêné, et pourtant quelque chose d'inexplicable opère. On finit bien obligé de saluer ce talent rare à faire du cinéma avec ce qui dérange. Probablement le film le plus culotté jamais couronné par Hollywood.