Qui est le film ?
Sorti en 2005, Jarmusch s’intéresse ici à un homme arrivé trop tard, à lui-même comme à ce qui l'entoure. Broken Flowers accompagne une Amérique fatiguée, prospère en surface mais intérieurement vidée. On y suit Don Johnston, ancien séducteur désormais rentier désœuvré, recevant une lettre anonyme lui annonçant qu’il aurait un fils de dix-neuf ans. L’intrigue promet une enquête, une réparation tardive, peut-être même une rédemption. Mais ce qui intéresse Jarmusch n’est pas la vérité de la lettre mais l’effet qu’elle produit ou plutôt ce qu’elle ne parvient pas à produire. La lettre rose ne sera jamais élucidée. Le fils ne sera jamais identifié.
Par quels moyens ?
Ici, Don Johnston devient le véritable vecteur de sens. Bill Murray incarne un homme figé, presque fossilisé : peu de gestes, peu d’intonations, un regard qui glisse sur le monde sans jamais s’y accrocher. Jarmusch filme cette inertie sans jamais forcer l’ironie. Le drame de Don n’est pas tant d’avoir perdu l’amour que de n’avoir jamais su le recevoir. Il a traversé ses relations comme on traverse des instants, les collectionnant sans jamais parvenir à les inscrire dans une durée.
Le voyage que Don entreprend obéit à une structure répétitive. Arriver, s’asseoir, parler, repartir. Les scènes se ressemblent presque trop, et c’est précisément là que le film travaille. Cette répétition produit une sensation d’usure. Le voyage n’est plus découverte mais protocole. Jarmusch filme les routes, les parkings, les salons comme des espaces interchangeables, soulignant que Don traverse les lieux sans y inscrire, là aussi, de durée.
Les femmes que Don retrouve ne sont jamais filmées comme des réponses possibles. Elles sont des contrepoints temporels. Chacune incarne une manière de vivre avec les traces laissées par Don. L’une s’accroche à une nostalgie adolescente, l’autre s’est réfugiée dans une relation professionnelle, une troisième a durci son rapport au monde, une autre encore a laissé la violence contaminer son quotidien. Don, lui, n’a rien composé. Il est resté identique. C’est là que le film devient cruel : les autres ont changé, parfois mal, parfois douloureusement, mais ils ont changé. Don est resté figé.
La couleur devient un élément central de la mise en scène. Le rose envahit le film. La lettre, les fleurs, les vêtements, les intérieurs, les objets. Ce rose n’a rien de romantique. Il est fané, persistant, presque intrusif. Jarmusch ne l’utilise pas comme symbole explicite mais comme une contamination visuelle. Le passé affectif imprégnant le présent
Face à Don, Winston, le voisin, agit comme un contre-modèle burlesque. Obsédé par les récits policiers, il croit aux indices, aux solutions, aux dénouements. Là où Don subit le monde, Winston l’interprète. Ce contraste produit une forme d’humour doux-amer. Winston est naïf, parfois envahissant, mais il est vivant. Il désire comprendre. Don, lui, s’est retiré du désir même de savoir.
Quelle lecture en tirer ?
Enfin, le fils. Peut-être existe-t-il. Peut-être pas. Peu importe. Ce qui compte, c’est ce que cette possibilité exige de Don. Être père suppose transmission, responsabilité, inscription dans le temps. Autant de dimensions que Don a toujours évitées. Le film ne le confronte pas à un enfant, mais à l’idée même de continuité, et Don ne sait pas comment y répondre. Broken Flowers n’est pas un film sur la solitude mais sur la responsabilité émotionnelle. Ce que Jarmusch met en scène, ce n’est pas une quête, mais l’incapacité même de Don à faire de cette quête autre chose qu’un déplacement mécanique.