Œuvre de l’imaginaire, Alberto Express se rêve une heure et demi durant, et ses hommages à différents grands cinémas populaires, de Chaplin à Fellini, de la comédie italienne en passant par l’univers de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, sont autant de références avec lesquelles il joue, qu’il réinvente au fil du parcours émancipatoire de son protagoniste. Car la marche du récit relève du conte : lever
une malédiction familiale en remboursant, au centime près, les dépenses couvertes par le père durant l’enfance et l’adolescence de celui qui, à son tour, deviendra père
. Ce parti pris initial dégrade les relations humaines en transactions et dessine les contours d’une dette éternelle – puisque des oublis menacent constamment la comptabilité des pères, en témoigne la séquence réunissant les aïeuls autour de la table.
Le choix du train comme espace de progression renvoie sans détours à la bande dessinée française Le Transperceneige, d’autant qu’un discours social porte la marche vers le wagon de tête : Alberto sillonne les wagons couchettes, déjeune parmi les riches, traverse le compartiment des pauvres entassés tel du bétail, conscient de n’appartenir à aucun de ces groupes parce la nature merveilleuse de sa quête – on le voit presque voler au-dessus du train. Un plan situé au début rapproche d’ailleurs ses pieds, engagés dans une course, et les roues de la locomotive, analogie entre l’homme et la machine proche du chef-d’œuvre d’Abel Gance, La Roue (1923), et du surréalisme ici épousé comme esthétique principale.
Arthur Joffé signe une réalisation de toute beauté, riche en trouvailles visuelles et narratives ; les références égrainées ne l’empêchent pas d’acquérir une identité propre, hélas peu reconnue aujourd’hui. Sublimé par la musique d’Angélique et de Jean-Claude Nachon, voilà un long métrage flamboyant à découvrir (et à reconsidérer) de toute urgence.