J'y allais pour le feu d'artifice : Belmondo cambrioleur, la Belle Époque, du panache plein l'écran. Le Voleur souffle la mèche avant l'étincelle, et c'est dans ce silence-là qu'il m'a happé. Georges Randal ne vole pas par faim, il vole par blessure : un bourgeois qu'on a dépouillé de son héritage et de la femme qu'il aimait, et qui retourne contre les siens leurs propres armes. Prendre, entasser, mépriser. Aucun Robin des bois ici. Il dévalise les riches et ne rend rien, ne répare rien, ne remet rien à sa place ; le vol n'est pour lui ni une élégance ni un art, c'est une gifle. Puis, sans que je le voie venir, le film abandonne la satire sociale pour devenir une énigme : cet homme ne se livre pas. On croit lire en lui une progression, le dépit, puis le plaisir, puis l'habitude, mais c'est nous qui la lui prêtons. Lui ne nous dit rien, et finit par n'être plus que l'horloge qui rejoue éternellement le même geste. Peut-on fuir le moule qui nous a formés, ou ne fait-on que le reproduire en croyant le briser ? Sa révolte se referme sur lui comme une cellule qu'il aurait bâtie de ses mains.
Louis Malle, fils de grande bourgeoisie, filme ici sa propre classe : ce n'est pas un procès vu d'en face mais une autopsie menée de l'intérieur, par quelqu'un qui sait exactement où trancher. Le film est un miroir qu'il tend dans le noir. Et le noir, justement, Henri Decaë le sculpte avec une précision rare. Le faisceau de la torche devient l'unique flamme qui reste. Je regardais Randal opérer comme on regarde un artisan penché sur son établi, dans une Belle Époque ressuscitée jusqu'au moindre grain de poussière. Belmondo, lui, joue à contre-emploi : tout en lenteur et en rudeur, à mille lieues du cascadeur des années 70. Sa maladresse est sa révolte faite chair. Tout tient dans une seule nuit, où Randal, glissé dans une maison endormie, remonte à voix basse le fil de sa vie entière. Ça tourne en rond, oui ; oui, je me suis parfois ennuyé. Mais c'est le piège : sa vie tourne en rond, et son vide a fini par devenir le mien. C'est une œuvre qui a le courage de son propre néant. Elle refuse la morale, la musique, le frisson, et jusqu'au droit de savoir ce qui bat sous le masque. Reste un homme qui s'est délivré de tout pour ne trouver, au bout de sa liberté, qu'une chambre vide et lui dedans. Ni Malle ni Belmondo ne signeront jamais rien d'aussi nu.