"Le trésor de la Sierra Madre" est avec "Le faucon maltais", "L'Odyssée de l'African Queen", "Quand la ville dort" et "Les désaxés", un des films qui sert souvent de porte d'entrée dans la foisonnante filmographie de John Huston. Encore aujourd'hui, le film occupe la 38ème place dans le classement de l'American Film Institute (trois films de John Huston sont classés dans les cent premiers). Scénariste reconnu, Huston s'est fait immédiatement une place de choix à Hollywood en qualité de réalisateur en parvenant en 1941 avec "Le faucon maltais" à proposer une version enfin reconnue du roman tortueux de Dashiell Hammet réputé inadaptable. Au passage Humphrey Bogart en a profité pour asseoir définitivement son statut de star. Le conflit mondial ne permet pas à Huston de profiter pleinement de ce démarrage en fanfare et comme quelques-uns de ses confrères il participe à l'effort de guerre en tournant un film de propagande antinazie, toujours avec Bogart ("Griffes jaunes" en 1942) et deux reportages où son courage physique et son regard aiguisé sont largement sollicités. Dès 1936, il avait manifesté son intérêt pour le roman de B Traven, auteur de romans d'aventures à succès mystérieux, aux origines mal définies, vivant dans une contrée reculée du Mexique. Quoique Vincent Sherman ait lui aussi fait connaitre son intérêt pour le roman, Henry Blanke le producteur de la Warner le réserve pour Huston le temps de son engagement dans le conflit. A son retour le projet peut donc enfin prendre son envol. Si Edward G Robinson, Lewis Stone ou John Garfield ont été un temps envisagés, le casting se met vite en place dans l'esprit de l'encore jeune réalisateur. Humphrey Bogart, Walter Huston et Tim Holt composeront le trio d'aventuriers qui s'enfonceront aux confins de l'inhospitalière Sierra Madre poussés par la misère et le mirage aurifère. Le tournage se passe essentiellement en extérieurs ce qui, relativement nouveau à l'époque, convient très bien à l'esprit vagabond et indépendant du réalisateur amoureux des grands espaces. Remarquable adaptateur de romans comme il le démontrera tout au long de sa carrière, Huston qui rédige le scénario se sert parfaitement de la personnalité de ses trois héros pour montrer la difficulté de l'homme à surmonter ses pulsions autodestructrices. Le trio possède en son sein le vieil Howard (Walter Huston), chercheur d'or rompu à toutes les expériences qui explique par le menu aux deux autres tous les dangers d'une telle expédition, survenant principalement après que la quête soit devenue fructueuse, ceci en raison de la soif inextinguible de gain déclenchée par le métal précieux si durement gagné, elle-même génératrice de suspicion et de jalousie pouvant mener au désastre et à la mort. Malgré cette longue séquence d'explication où les deux autres jurent leurs grands dieux que rien de tout cela ne pourra leur arriver, prévenus qu'ils ont été du risque encouru, le vieil Howard, d'un regard entendu vers Dobbs (Humphrey Bogart), nous fait comprendre qu'il sait déjà d'où viendront les ennuis. Cette scène clef se passant dans l'hospice de Tampico où les gringos va-nu-pieds tombés en disgrâce viennent trouver refuge, magnifiquement filmée par Huston, éclaire tous les enjeux du récit à venir. Les dés étant jetés, il s'agit maintenant d'observer le comportement de chacun des trois comparses de fortune face au défi clairement exposé qui servira de révélateur du tréfonds des âmes.
Howard, un homme sur le déclin, sorte de Casanova de l'aventure sans réel projet d'avenir pour qui la quête est sans aucun doute plus importante que le gain sera le guide. Curtin (Tim Holt), le plus jeune de la bande, structuré par des principes de vie qui lui permettent de se fixer des objectifs raisonnables et de ne jamais perdre sa dignité, sera l'élément modérateur. Dobbs enfin, entre deux âges, le plus affecté par son statut de déclassé, assoiffé de revanche dont les convictions humanistes sont chancelantes sera le maillon faible
. Le mélange explosif de ces trois personnalités est savamment exploité par un Huston tout à fait à son aise pour extraire le meilleur de ses trois acteurs. Humphrey Bogart fils de très bonne famille à la personnalité complexe, confronté très tôt à l'intempérance, montre avec ce rôle qu'il n'a pas son pareil pour jouer les hommes en perte de contrôle ("Le violent" de Nicholas Ray en 1950, "Ouragan sur le Caine" d'Edward Dmytryk en 1954). Walter Huston acteur de théâtre au registre étendu, dont certains grands rôles au cinéma sont injustement passés inaperçus ("The Devil and Daniel Webster" de William Dieterle en 1941), apporte toute sa truculence et son humanité à ce vieux chercheur d'or qui bien que sachant l'entreprise plus qu'hasardeuse ne peut résister à sa soif d'aventure. Tim Holt enfin, remarqué dans "La splendeur des Amberson" d'Orson Welles en 1941 qui compte beaucoup sur sa collaboration avec Huston pour rebondir, apporte l'équilibre parfait entre les deux monstres sacrés. On a souvent discuté autour de l'œuvre de John Huston pour savoir si chacun de ses films n'était qu'un des maillons d'une longue déclinaison de la stratégie de l'échec échafaudée par l'homme face à son incapacité à accepter sa condition de mortel. "Le trésor de la Sierra Madre" parfaitement maitrisé malgré une fin un peu moraliste, ne dément en rien cette théorie. A le revoir, on comprend mal comment dans leur livre de référence "50 ans de cinéma américain", Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon qui ont bizarrement assez peu de tendresse pour Huston ont pu aller jusqu'à affirmer que ce joyau du film d'aventures constituait: "Un monument d'ennui académique". Un mystère à éclaircir, les deux auteurs n'explicitant guère plus leur jugement définitif.