Réalisé par Kathryn Bigelow (Démineurs, A House of Dynamite), Zero Dark Thirty se présente comme une plongée quasi-documentaire dans le quotidien d’une agente de la CIA chargée de traquer et tuer Oussama Ben Laden, le commanditaire des attentats du 11 Septembre. Un film intense et extrêmement bien réalisé, que l’académie des Oscars avait étonnamment snobé, ne lui décernant que le prix du meilleur son alors que d’autres récompenses prestigieuses étaient à portée de main (dont meilleur film).
Si cela nous paraît étonnant depuis la France, cette absence de récompenses majeures l’est beaucoup moins vue des États-Unis, où le film a déclenché une gigantesque polémique qui a suscité de vives réactions jusqu’au Sénat américain. À l’occasion de son départ de Netflix, retour sur le débat suscité par Zero Dark Thirty et les questions passionnantes qu’il soulève sur la responsabilité politique des cinéastes.
Les États-Unis et la torture
À l’origine de la polémique se trouve une scène du film dans laquelle des agents de la CIA utilisent des “techniques d’interrogatoires renforcées” sur un prisonnier afin qu’il leur révèle l’endroit où se cache Ben Laden (ce qu’il finit effectivement par faire). Parmi cet éventail d’outils, on retrouve le waterboarding, une technique qui consiste à imbiber d’eau une serviette que l’on vient plaquer sur le nez et la bouche du prisonnier, ce qui déclenche une sensation de noyade. Cette opération est ensuite répétée des dizaines de fois jusqu'à obtenir des aveux.
Bettmann/Corbis
Le waterboarding et toutes les autres “techniques d’interrogatoires renforcés”, dont l’administration Bush a toujours nié avoir fait usage durant la guerre d'Irak, ont été officiellement interdits en 2009 sous la présidence de Barack Obama (lequel avait également promis de fermer le camp de Guantanamo, ce qu’il ne fera jamais). Ce contexte est important pour comprendre l’origine de la polémique : l’usage de la torture est un sujet politique hautement inflammable aux États-Unis.
Un film qui légitime la torture ?
Et voilà qu’arrive Zero Dark Thirty, un film qui non seulement assume de dire que la CIA torturait bel et bien ses prisonniers, mais plus grave encore, que ces techniques d’interrogatoires se sont avérées efficaces pour obtenir des informations. Et c’est là que ça coince. Pourquoi ? Eh bien parce qu’aucun rapport de la CIA ne témoigne du fait que la torture ait permis d’obtenir des informations permettant de localiser Ben Laden.
Sony
Pourtant, le film “quasi-documentaire” de Kathryn Bigelow nous montre clairement l’inverse, travaillant ainsi le thème du héros vertueux contraint de se salir les mains pour arrêter les méchants. Un message qui a été vivement condamné dans un discours officiel par le sénateur et candidat républicain à la présidence John McCain, qui a lui-même été torturé pendant la guerre du Vietnam :
“Non seulement le recours à des techniques d'interrogatoire renforcées sur Khalid Cheikh Mohammed ne nous a pas fourni d'indices clés concernant le messager de Ben Laden, Abou Ahmed, mais il a en réalité produit des informations fausses et trompeuses.” Il ajoute, dans une lettre envoyée avec d’autres sénateurs au patron de Sony Entertainment : “Les réalisateurs et votre studio de production perpétuent le mythe de l'efficacité de la torture. Vous avez l'obligation sociale et morale de rétablir la vérité.”
Sony
John McCain n’a pas été le seul à s’élever contre le discours sur la torture de Zero Dark Thirty : de nombreuses ONG comme Human Rights Watch et Amnesty International l’ont également dénoncé, ce qui a contribué à amplifier la polémique autour du film.
Réponse de la réalisatrice
Alors, prise de position politique ou liberté dramaturgique ? Nos confrères de France Info ont posé la question à la réalisatrice Kathryn Bigelow, qui réaffirme l’aspect documentaire du film :
“Je me doutais qu'il y aurait une grosse polémique, mais je ne me doutais pas de la violence des réactions. [...] Dans un monde idéal, j'aurais préféré que la violence se tourne vers ceux qui ont autorisé la torture, plutôt que vers un film qui ne fait que la représenter.” Elle précise également, cette fois dans une tribune publiée par le Los Angeles Times, que “les experts ne sont pas d'accord sur les faits et détails de la traque [de Ben Laden menée] par les services de renseignement et [que] le débat va sans aucun doute se poursuivre.”
Sony
Ces déclarations suggèrent que la réalisatrice a eu accès à des documents de la CIA dont les conclusions sur l’efficacité de la torture ne sont pas les mêmes que celles défendues publiquement par l’administration américaine. Que l’on condamne ou que l’on approuve les méthodes employées, le fait d’avoir inclus ces scènes dans le film permet en tout cas à Zero Dark Thirty de poser frontalement au spectateur/citoyen une question politique aussi puissante que dérangeante : la fin justifie-t-elle les moyens ?
Zero Dark Thirty est disponible sur Netflix jusqu’au 31 mars.
AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.