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    Cédric Klapish sur Dix Pour Cent : "Une série c'est fait pour parler de la vie et la vie c'est dramédique !"
    Par Jean-Maxime Renault — 21 oct. 2015 à 12:02

    Cédric Klapisch, réalisateur de la saga de "L'Auberge Espagnole", a dirigé les deux premiers épisodes de la série de France 2 "Dix Pour Cent". Il revient pour nous sur sa première expérience sur une série télé, probablement pas la dernière...

    Est-ce que c'est la première fois qu'on vous approchait pour une série ?

    Cédric Klapisch : Oui et c'est le projet qui m'a vraiment donné envie de me lancer, même si le genre de la série m'intéressait déjà beaucoup. C'est Dominique Besnehard qui m'en a parlé lorsqu'il jouait dans mon film Casse-tête Chinois. Il m'a fait lire les scénarios des deux premiers épisodes et ça m'a emballé, j'ai rapidement accepté. 

    Beaucoup de choses ont changé entre la première version que vous avez lue et celle que vous avez tournée ?

    Pas mal de choses. Princicalement parce que c'était écrit pour des acteurs précis qui n'ont pas donné leur accord pour participer. Il a fallu modifier en fonction du casting. Dans le premier épisode, c'est Cécile de France qui incarne la star du jour. Parce que c'était moi, elle a accepté. Mais elle a demandé quelques modifications au scénario. Si bien qu'il y a eu beaucoup de réécritures. 

    Pourquoi autant de refus de la part des acteurs ?

    Tout est inventé pour Cécile de France. S'inventer un personnage, les acteurs adorent ça, c'est le propre du métier, mais qui portent leur nom, ça c'est moins facile. Souvent on se moque gentiment d'eux dans les épisodes. Mais au final tous ceux qui ont accepté ont été heureux du résultat. Il y avait aussi le problème de la télé. Souvent ça peut être quelque chose de moins bonne qualité, et ceux qui ont accepté ont bien vu que ce n'était pas le cas. On a bien fait les choses. On ne voulait pas de vite fait sans âme.

     

    Il a toujours fallu choisir entre le drame et la comédie chez nous...

    "Dix Pour Cent" possède un ton dramédique, qui correspond à votre cinéma mais qui est rare à la télé en France...

    C'est ce que j'aime au cinéma en effet. Je ne peux pas faire des comédies comme Gérard Oury ou Francis Veber, qui ne sont "que" des comédies. J'ai besoin du mélange des genres. Le péril jeune, Un air de famille, L'auberge espagnole... il y a toujours des choses drôles dans mes films mais pas que. J'aime bien faire pleurer aussi. Ce concept de dramédie, même si c'est un drôle de mot, je ne déteste pas parce qu'un film ou une série c'est fait pour parler de la vie et la vie c'est dramédique !

    Pourquoi on en voit si peut chez nous alors, selon vous ?

    C'est difficile à faire. Souvent les comédies réussies sont celles qui sont en dehors de la réalité, où l'on appuie sur des effets loufoques. Pour faire pleurer et donner de l'émotion, on est obligé de s'inscrire dans une réalité, donc c'est antinomique. Je suis habitué à mélanger l'outrancier avec des choses fines et nuancées, selon les scènes. C'est cette bascule-là qui est compliquée à réaliser.

    Après, ça n'existe pas beaucoup en France aussi par temparément. On est un peu trop sérieux, mais on aime beaucoup la comédie. On est le pays de Louis de Funès. Donc on a cette culture de la comédie et en même temps on est le pays du cinéma d'auteur, de Godard, de cérébral. On oppose beaucoup les deux univers. Les rapprocher parait toujours suspicieux, bizarre.

    Les américains et les anglais le font beaucoup plus. D'ailleurs Shakespeare c'est comme ça : c'est drôle et triste. Souvent dans ses pièces comme Roméo et Juliette, c'est tragique mais il y a aussi beaucoup d'effts comiques. Molière en revanche faisait soit dans le comique, soit dans le dramatique mais il ne mêlait pas les deux. Racine, c'était juste pas drôle. Il a toujours fallu choisir chez nous...

    Le générique classe de Dix Pour Cent :

    "Dix pour cent" aurait pu être élitiste et ne parlait qu'aux gens du showbizz. Elle ne l'est pas du tout. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?

    On s'est attaché à raconter les soucis de tout à chacun. Même si on raconte des problèmes de star à l'origine, en l'occurrence, dans le premier épisode, ceux de Cécile de France qui doit faire de la chirurgie si elle veut pouvoir accéder à un film de Tarantino parce qu'on la trouve trop âgée pour le rôle, c'est quelque chose que toutes les femmes peuvent comprendre et ressentir un jour. Et les hommes peuvent tout autant se sentir concernés.

    Et ce que l'on veut dire dans le fond, c'est que les stars sont des personnes humaines avant tout, elles sont comme tout le monde et c'est intéressant de voir cette différence entre le prestige qu'on leur confère et le banal de leur quotidien. L'effet comique est beaucoup lié à ça d'ailleurs. Les vraies stars de cette série sont les agents de toute façon. Ils bossent dans un bureau. Ils auraient pu bosser dans une banque, une compagnie d'assurance ou un hôpital. Leur vie quotidienne est une vie de bureau.

    Il y a aussi quelque chose de très familial dans la série, dans les relations entre les personnages...

    J'ai toujours aimé parler du monde du travail, depuis Riens du tout, mon premier film. C'était sur le monde de l'entreprise, ça se passait dans un grand magasin type Galeries Lafayette. Quand on bosse dans une entreprise, il y a toujours un esprit familial. Même quand on déteste l'endroit où on travaille, il y a ce côté "corporate" comme on dit. Vous vous bossez pour AlloCiné, et j'imagine que c'est un peu votre famille. Et quand on travaille dans n'importe quelle entreprise, même si vous n'aimez pas tous les gens qui vous entourent, il y a un sentiment d'appartenance. On n'aime pas que la famille soit attaquée. Et comme dans une famille, on n'aime pas forcément tout le monde. Ce lien-là m'a toujours intéressé.

    On en partait beaucoup avec les scénaristes. Dix pour cent, c'est l'histoire d'une petite entreprise de moins de 20 personnes. Ils ont des problèmes de PME, communs à tous, alors qu'ils sont tous différents : une a 80 ans, l'autre 30, une jeunette de 25 ans débarque... Ils sont liés par cet endroit.

    Peut-on dire que vous être le showrunner de la série ?

    Non, parce qu'un showrunner écrit. Moi je n'ai pas écrit d'épisodes. J'ai participé aux réécritures, mais je ne suis pas crédité comme scénariste. J'ai surtout beaucoup discuté avec Fanny Herrero qui chapeautait l'écriture. J'ai participé à l'esprit de la série. J'ai fait le montage, pas elle, alors qu'un showrunner à l'américaine y assiste aussi : il écrit, il surpervise et il assiste au montage. A la limite, on peut dire qu'on était deux showrunners. 

    J'ai été impressioné par la qualité d'écoute de la chaîne.

    Tout a été simple avec France 2 ? L'originalité de la série aurait pu leur faire peur...

    Très simple. J'ai été étonné, pour être franc. Je m'attendais à ce que ce soit plus compliqué. On m'avait dit beaucoup de choses. Il y a un côté très timoré, je le vois bien en regardant les séries françaises. J'avais peur de censures, de trop de directives, que je n'ai pas de liberté sur les choix musicaux par exemple. Mais je dois tirer mon chapeau à Fanny Rondeau de France 2, très présente sur l'écriture, les tournages, les montages. On a eu des discussions houleuses parfois, mais tout s'est déroulé avec intelligence, bienveillance. J'ai été impressioné par la qualité d'écoute de la chaîne.

    Et côté budget, vous n'avez pas été trop frustré en comparaison des moyens du cinéma ?

    En télé, on travaille à budget fermé. L'idée du dépassement est impossible. Alors oui, ça m'a beaucoup effrayé. Onze jours de tournage pour un épisode, je ne m'imaginais pas ça possible. Je suis halluciné qu'on l'ait fait. 66 jours de tournage pour 6 épisodes, on n'a pas dépassé ni en temps ni en budget. Je suis fier de ça. Et je n'avais pas envie d'une série luxe. On a eu un budget équivalent à toutes les autres séries françaises. 

    Malgré les guests ?

    Ils ont joué le jeu, ils n'ont pas été payés comme au cinéma je pense, et puis ils n'y ont pas passé le même temps. C'est d'ailleurs très troublant entre cinéma et télévision, le rapport inversé au temps: on peut écrire vite et tourner longtemps au ciné; et pour Dix Pour Cent il a fallu deux ou trois ans d'écriture pour un tournage en deux mois et demi !

    Christophe BRACHET / FTV

    Camille Cottin brille dans cette première saison. S'il ne fallait retenir qu'un seul personnage, ce serait elle. Vous le ressentez de la même façon ?

    Vous voyez, je les aime tous... forcément. A mon sens, le personnage qu'on a le plus réussi c'est celui de Mathias joué par Thibault de Montalembert. Je suis curieux de ce qui va lui arriver par la suite d'ailleurs. Mais Camille Cottin, je comprends tout à fait, elle est géniale. Dès qu'elle était devant la caméra, il y avait toujours quelque chose de truculent, d'inattendu qui se passait dans son jeu.

    Et puis son personnage est inspiré d'une agent réelle, qui a un goût pour les projets particuliers, pour la culture. Elle peut se mettre dans tous ses états tant elle est passionnée pour le cinéma. Camille Cottin retranscrit ça avec justesse. Ce qui pourrait être à la limite de l'hystérie ou de la folie, elle le rend vrai et sensible. Dans l'émotion et dans la comédie, elle va très loin parce que son personnage le lui permet.

    Mathias est une sorte d'anti-héros, on en voit peu à la télévision française là encore...

    Mathias, on ne sait pas si c'est un personnage de salaud ou un gentil. J'adore. Un peu comme Kevin Spacey dans House of cards. On sait que c'est le méchant de l'histoire mais on ne peut pas s'empêcher de l'aimer. Il retombe toujours sur ses pattes et devient attachant. On aime quelqu'un qui est atroce !

    Il est très français en plus. C'est le prototype du chef d'entreprise à la Bernard Tapie, souvent abjecte. Ou comme Nicolas Sarkozy : tout le monde sait que c'est quelqu'un qui est capable de mentir, d'être totalement de mauvaise foi, tout le monde en est conscient mais il a quand même un fort capital sympathie parce qu'il est charismatique. 

    Le ciné et la télé c'est comme une opposition entre la haute couture et le prêt-à-porter

    Six épisodes c'est peu, non ?

    Oui. J'aurais préféré huit. Mais ça donne envie qu'il y en ait plus, alors c'est bien... C'est ça la série : c'est l'addiciton. Comme dans ma trilogie de l'Auberge espagnole avec Xavier. Quand on aime quelque chose ou un personnage, on a envie de voir le destin s'accomplir.

    Et l'expérience Dix Pour Cent vous a donné envie d'écrire une série pour le coup ?

    J'en avais envie avant, et là j'en ai encore plus envie. J'étais en stage sur Dix Pour Cent, j'étais en train d'apprendre. Et là j'ai l'impression que je suis prêt à le refaire.

    Vous tournez un film en ce moment, Le Vin et le vent. Votre travail sur Dix Pour Cent a-t-il un impact dessus ?

    A l'opposé, ça me recentre sur ce qui est différent dans le cinéma, je me le dis tous les jours sur le tournage. Cette recherche de l'excellence, cette envie d'aller au bout du bout d'une scène, de ne pas lâcher avant d'avoir obtenu le meilleur possible. En télé, on veut juste finir la journée tant elles sont longues. C'est comme une opposition entre le prêt à porter et la haute couture, mais on peut faire de la super bonne qualité en prêt à porter !

    Le vin et le vent me permet de comprendre pourquoi je continue à faire du cinéma. Il me redonne un but. Après avoir appris à travailler très vite, je peux de nouveau peaufiner chaque détail. C'est pour ça qu'on dit que le réalisateur est au service du scénario en télé et pas forcément au ciné. Il n'y a plus de place à l'improvisation, c'est le script qui dirige le travail. Au cinéma, les acteurs ont plus de place pour apporter des choses, et on se nourrit des petits incidents, en tout cas sur mes films.

    La bande-annonce de la série événement :

     

    Propos recueillis à Paris chez France Télévisions le mercredi 23 septembre 2015

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