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    La Liste de Schindler : tout sur le film, de la genèse à la polémique
    Par Léa Bodin et Olivier Pallaruelo — 13 mars 2019 à 19:15
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    Ce mercredi, vingt-cinq ans après sa sortie, "La Liste de Schindler" ressort en salle en version restaurée. Retour sur l'histoire du film, de sa genèse à son succès, en passant par la polémique qui l'a entouré.

    Universal Pictures

    En 1982, Steven Spielberg triomphe au box office avec E.T.. La même annéeil découvre La Liste de Schindler, roman de l'auteur australien Thomas Keneally, qui raconte le destin d'Oskar Schindler, un industriel allemand qui a sauvé 1300 juifs de la déportation en les faisant travailler dans ses usines. Spielberg est immédiatement intéressé par le caractère paradoxal du personnage d'Oskar Schindler et Universal achète les droits du livre. 

    Toutefois, Spielberg ne se sent "pas prêt émotionnellement" à faire le film lui-même et il souhaite d'abord en confier la réalisation à Roman Polanski, qui refuse car l'histoire est trop proche de la sienne - sa mère est morte à Auschwitz et lui est parvenu à s'échapper du ghetto de Cracovie. Spielberg sollicite alors Martin Scorsese, qui décline également car il considère que "ce film doit être réalisé par une personne de confession juive". C'est donc lui qui réalisera La Liste de Schindler

    Dans un premier temps, les pontes d'Universal ne sont pas emballés par l'idée de financer un film en noir et blanc de plus de 3h sur la Shoah. Spielberg obtient finalement le feu vert d'Universal, à la condition qu'il tourne d'abord Jurassic Park. Pour La Liste de Schindler, l'enveloppe se limite à 25 millions de dollars. Le cinéaste, quant à lui, renonce à tout salaire, fermement opposé à l'idée de recevoir "l'argent du sang". 

    Juste avant le début du tournage, Spielberg est contacté par son maître et ami BIlly Wilder. Le cinéaste, qui n'a pas ouï dire que le film est déjà en production, lui annonce qu'il souhaiterait lui acheter les droits de La Liste de Schindler et réaliser le film avant de mettre définitivement fin à sa carrière. Spielberg, très peiné, l'informe que le tournage doit commencer la semaine suivante. Une fois terminé, Wilder sera la première personne à qui Spielberg projettera le film. 

    Un accueil enthousiaste outre-Atlantique et beaucoup plus mitigé en France

    Les premières réactions à l'annonce d'un film sur l'Holocauste réalisé par Steven Spielberg, dont le nom est associé aux blockbusters, sont indignées. Pourtant, contre toute attente, le film rencontre son public. "S’il est impossible de raconter l’Holocauste, c’eût été un péché de ne pas essayer", déclarera Spielberg au moment de la sortie du film en décembre 1993. "23% des lycéens américains n’ont jamais entendu parler de l’Holocauste." Aux Etats-Unis, La Liste de Schindler fait l'objet d'un véritable consensus. Il reçoit même un soutien politique de poids en la personne de Bill Clinton, alors président, qui souhaite que le film soit diffusé dans les écoles américaines. 

    En France, il sort au mois de mars 1994, alors que la France est en pleines négociations d'un accord général sur les tarifs douaniers et le commerce avec les Etats-Unis. L'industrie cinématographique craint alors le monstre hollywoodien, qui menace l'exception culturelle revendiquée par la France. S'ajoute à ces tensions la guerre civile en ex-Yougoslavie. D'abord, la presse française salue le film de Spielberg comme un événement, mais très vite, il réactive le débat sur la représentation de la Shoah à l'écran. 

    Pour Claude Lanzmann, dont le film Shoah était le résultat d'une recherche documentaire approfondie et d'une collecte de témoignages, La liste de Schindler est une véritable transgression : "Le film traite de la survie là ou il devrait pourtant parler de la mort !" écrit-il dans le journal Le Monde. "Spielberg ne peut pas raconter l'histoire de Schindler sans dire aussi ce qu'a été l'Holocauste. Et comment peut-il dire ce qu'a été l'Holocauste en racontant l'histoire d'un Allemand qui a sauvé 1300 juifs, alors que la majorité écrasante des juifs n'a pas pu être sauvée ?"  Ce à quoi Spielberg rétorquera que "le peuple juif, la culture juive ont survécu à Hitler !"

    Peut-on représenter la Shoah dans une fiction ?

    Au-delà de l'accusation de trivialisation faite au film, Lanzmann estime que l'oeuvre comporte des "séquences ambigües" et même "dangereuses" parce qu'introduites "sans nuances". Il évoque le rôle de la police juive dans le ghetto de Cracovie, les négociations entre Schindler et le Judenrat ou encore la séquence finale en Israël, qui accréditerait l'idée qu'Israël serait la rédemption de l'Holocauste : "Ces 6 millions de juifs ne sont pas morts pour qu'Israël existe" conclut-il.

    D'autres critiques lui emboîtent le pas, pointant du doigt la scène où les femmes entrent nues dans la chambre à gaz - qui ressemble par ailleurs à s'y méprendre à celle du film Zastihla me noc du réalisateur tchèque Juraj Herz. "Caméra à l’épaule, on les suit, au corps à corps, on y entre avec elles. Et c’est une épouvante car, spectateur malgré tout, on a sur ces femmes une longueur historique d’avance, un avantage effroyable : on sait très bien ce qu’elles ignorent, on sait que part les pommeaux de ces douches, c’était le gaz Zyklon B qui coulait. Et puis non : c’est bel et bien de l’eau qui jaillit et asperge les corps nus des femmes…Comment ne pas lui en vouloir d’avoir ainsi joué avec l’injouable, d’avoir osé le suspense sur un sujet pareil ?", écrira ainsi Gérard Lefort dans Libération

    De son côté, Marcel Ophüls, réalisateur du documentaire Le Chagrin et la pitié, déplorera dans la revue Positif "cette façon pudibonde, élitiste et tristement rive-gaucharde de vouloir interdire l'Holocauste au cinéma de fiction pour l'éternité"Jean-Luc Godard écrira quant à lui que "savoir ne suffit pas. Il vaut mieux voir. Pourquoi les hommes préfèrent-ils toujours dire "jamais plus" plutôt que de montrer ? Le cinéma, c’est croire à l’incroyable".

    Couronné par sept Oscars dont ceux de Meilleur film et Meilleur réalisateur, La Liste de Schindler rapportera plus de 320 millions de dollars au box office mondial. Vingt-cinq ans après que les spectateurs français l'ont découvert pour la première fois, La Liste de Schindler ressort ce mercredi en salle en version restaurée. 

    Découvrez la nouvelle bande-annonce du film :

    La Liste de Schindler Bande-annonce VF

     

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    Commentaires
    • ServalReturns
      Merci pour le spoil... la pendaison du personnage de Ralph Fiennes. Dire que je vais découvrir le film demain au ciné :l
    • okinawa02
      Remettre en cause le fait de pouvoir montrer cela à l'écran c'est remettre en cause tous les autres films: peut-on montrer à 'écran un film qui traite de viol, de kidnapping, de braquages...
    • Rastan
      C'est réellement éprouvant ,et je pèse mes mots,ces polémiques a ce sujet.Il y a eu Horreur,avec une majuscule,tout le monde le sait.Il est bien difficile de l'oublier,tant on nous le rappelle constamment.Pas une semaine ne passe dans l'année,sans que l'on en parle dans les divers médias et supports.Ceci dit ,comment peut on glorifier des réalisateurs de films de gangsters,de violeurs,de tueurs en série,d'esclavagisme ou de toutes autres atrocité commises par l'humanité.Et venir baver sur Spielberg pour ce film ?Récompenser ou même ne serait ce que nominer des Zodiac,des Mesrine,des Platoon,et bien d'autres qui filment la mort avec tant de légèreté.Personnellement j'ai fait mon choix,et je considère que l'on peu tout filmer.Comme on peu rire de tout.Que ce soit de bon,ou de mauvais gout.N'en déplaise a nos amis les censeurs.Lâchez nous un peu la grappe s'il vous plait.
    • riqueuniee
      Pour ce qui concerne l'histoire Wilder/Spielberg, ce n'est pas tout à fait la version que raconte Wilder , entre autres dans le livre de Cameron Crowe Entretiens avec Billy Wilder; Il me semble que ça ressemble plutôt à ceci : il avait été intéressé par le projet dès la parution du livre (environ 10 avant la sortie du film). Lors qu'il s'était renseigné, il apprit que les droits étaient pris. Spielberg lui aurait proposé de réaliser le film, ce qu'il a décliné, estimant (entre autres que le projet appartenait maintenant à Spielberg. Ai-je mauvaise mémoire , ou Wilder a-t-il raconté n'importe quoi ? A moins que ce ne soit l'article qui s'embrouille (l'anecdote sur Polanski est par contre bien racontée).
    • Sicyons
      Je n'ai vraiment pas accroché au Pianiste par contre. Faudrait que je réessaie.
    • fedor85
      Si on doit payer pour voir un film, c'est qu'il est destiné à des fins mercantile, quelque soit sa qualité.Qu'un film, de part son sujet, fasse réfléchir, parle de sujet rarement traité je veut bien. Mais ce n'est pas le but de la fiction cinéma.Mais cette pensé, est celle de gouvernement, qui subventionne ou non certains films (voir tous en France) selon leurs impact sociétale. On appel aussi cela de la propagande.Il n'y a qu'a voir dernièrement la prime donné pour la parité dans un projet. On va pousser a choisir des personnes a des postes, non plus pour leurs talents, mais pour répondre à des normes. C'est très grave
    • Hunnam29
      Personnellement je ne l'avais pas vécu comme ça non plus, mais je peux concevoir que ça puisse gêner certains éventuellement. Surtout que Spielberg a un peu l'étiquette de maître du suspense, de maître du divertissement.Je suis pressé de le revoir sur grand écran en tout cas, je ne l'ai vu qu'une fois il y a très longtemps. Je pense d'ailleurs que s'il ne repassait pas au cinéma, j'aurais pas osé le revoir un jour. J'étais à Budapest il y a 3/4 semaines, à la synagogue notamment, qui proposait une expo vraiment poignante (et violente mais vraie) sur l'holocauste, et le quartier juif. C'est une époque à ne vraiment pas oublier, et ce genre de film est vraiment un témoignage à part entière. Tout comme Le Pianiste de Polanski.
    • Sicyons
      C'est étrange. Je n'ai vraiment pas ressenti cette scène de cette façon. Je comprends qu'on puisse l'avoir vécu ainsi, mais je crois que c'est passer à côté du message de Spielberg. Pour moi il a juste voulu montrer que les choses n'étaient pas aussi manichéennes que l'on voudrait le croire : les douches n'étaient parfois que des douches, les Allemands n'étaient pas tous des ordures ou des lâches et l'Horreur revêtait souvent une apparence humaine. La scène pitoyable de la pendaison d'Amon Göth va bien dans ce sens par exemple.Je trouve quand même incroyable de prêter à Spielberg un manque de subtilité aussi grossier alors qu'il a démontré à quel point il en était loin dans la majorité de sa filmo, et lorsque l'on sait à quel point le sujet de ce film lui tenait à cœur. Comme si un tel suspens pouvait avoir sa place dans un tel film. Et comme si Spielberg était assez idiot pour le croire...D'ailleurs c'est parce que j'ai ressenti ces nuances pendant tout le film justement que j'ai si peu apprécié la scène finale dans le cimetière, scène que j'ai trouvée bien trop démonstrative, en un mot d'une grande lourdeur, par rapport à l'intelligence du reste du film.
    • Hunnam29
      Par rapport à quel pays après ? Si c'est par rapport aux USA, en même temps ils ont tellement été extérieur et loin de tout ça, qu'ils ne se sont pas bien rendus compte de la chose je pense. Et que les générations d'après ont même eu tendance à oublier. La France et et la 2nde Guerre Mondiale de manière générale... C'est autre chose par contre. Et toute l'Europe de l'Est même.
    • Hunnam29
      Autant Lanzmann je suis d'accord avec toi, autant Lefort je comprends ce qui le gêne. De jouer avec un petit suspense, caméra à l'épaule dans les douches, nous faire presque nous cacher derrière nos mains car on connaît l'utilité principale de ces pièces, pour ensuite faire sortir de l'eau au bout de plusieurs secondes interminables... Je comprends ce qu'il veut dire, sur le fait de jouer avec l'injouable. Ce qu'il n'aime pas, semble-t-il c'est de servir du divertissement, du suspense qui joue avec des ficelles trop lourdes et un peu déplacées. Mais je ne suis pas 100% d'accord avec lui pour autant. Lanzmann par contre, bon...
    • Sicyons
      Justement pas. Pour moi un film est une oeuvre d'Art (sauf bien sûr lorsqu'il est destiné uniquement à des fins mercantiles). C'est donc un moyen d'expression. Une expression qui peut divertir. Ou faire rêver. Ou informer. Ou cultiver. Ou alerter. Ou avertir. Ou tout cela en même temps.Et l'on peut justement se poser la question de l'efficacité d'une leçon d'Histoire par rapport à une telle leçon de Cinéma.
    • fedor85
      On aime bien faire des commémoration, mais dans la vie de tous les jours faut pas trop en parler c'est vrai.Après pour moi un film n'est pas une leçon d'histoire, mais du divertissement. Demain il peut bien sortir une uchronie, sur les nazi qui gagne la guerre, je m'en fous, ça reste un film
    • M. T. Befan
      C'est moi ou bien c'est particulièrement en France qu'on est frileux sur la question de l'Holocauste ?Je ne nie pas que ça a été une horreur dans tous les sens du terme, mais j'ai un peu l'impression que c'est surtout en France qu'on a pas le droit d'en parler si c'est pas pour nous en dégoûter en mode Nuit et brouillard.Après c'est peut-être juste moi qui me fais des idées.
    • Cuderoy
      Jamais je ne comprendrais les polémiques dans ce genre. Je suis à l'exact opposé des visions de Lanzmann et Lefort. Qui êtes vous pour définir ce qui doit être raconté de cette période et comment ? Pour définir ce qui est injouable ? J'hallucine...
    • Julien P
      Je ne savais pas qu'Ophuls et Godard s'étaient opposés à Lanzmann par presse interposée. Ca fait plaisir de voir que certains de nos cinéastes les plus éminents avaient eu de l'estomac à l'époque de cette polémique. Lanzmann, avec tout le respect que j'ai pour son oeuvre, avait vraiment l'air d'être un type à vomir et son appropriation égoïste et égocentrée tout au long de sa vie du sujet Shoah était juste honteuse.
    • Hunnam29
      Sortie repérée et RDV pris en Mai dans le p'tit ciné bénévole près de chez moi pour revoir cet excellent film.
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