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    Suprêmes : "Le plus important était que JoeyStarr et Kool Shen soient fiers"
    24 nov. 2021 à 14:00
    Mégane Choquet
    Mégane Choquet
    -Journaliste ciné et séries Streaming
    Journaliste spécialisée dans l'offre ciné et séries sur les plateformes quel que soit le genre. Ce qui ne l'empêche pas de rester fidèle à la petite lucarne et au grand écran.

    Actuellement au cinéma, Suprêmes revient sur les débuts de JoeyStarr et Kool Shen au sein du mythique groupe NTM. AlloCiné s'est entretenu avec la réalisatrice Audrey Estrougo sur la préparation de ce biopic pas comme les autres.

    Cinéaste engagée, Audrey Estrougo s’est lancée le défi de raconter la genèse du groupe de rap français NTM avec le film Suprêmes. Ce biopic, porté par le duo Théo Christine et Sandor Funtek, retrace les débuts sur la scène musicale de JoeyStarr et Kool Shen avec en toile de fond un état de lieux de la société de l’époque et une plongée dans leurs vies personnelles.

    Suprêmes
    Suprêmes
    1h 52min
    De Audrey Estrougo
    Avec Théo Christine, Sandor Funtek, Félix Lefebvre, César Chouraqui, François Neycken
    Presse
    3,4
    Spectateurs
    3,7
    Séances (465)

    Présenté hors compétition au Festival de Cannes, Suprêmes arrive aujourd’hui dans les salles obscures pour mettre la fièvre aux spectateurs. AlloCiné a rencontré la réalisatrice, qui est revenue sur l’importante préparation de Suprêmes et sur ce qu’elle souhaitait transmettre à travers ce film, coécrit avec Marcia Romano.

    AlloCiné : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous pencher sur l’émergence du rap et du hip-hop sur la scène musicale française à travers les débuts de NTM entre 1989 et 1992 ?

    Audrey Estrougo : Ce qui m’a donné envie de raconter ces débuts là, de ce groupe là, c’est que Suprême NTM est le premier groupe qui a dit haut et fort qu’il y a un problème chez les jeunes de banlieue et qu’il faut les regarder. "Regarde ta jeunesse dans les yeux", ça veut dire ce que ça veut dire.

    Et cette jeunesse a été ignorée, instrumentalisée et abandonnée pendant 30 ans. Ils [JoeyStarr et Kool Shen, ndlr] ont été des prophètes et ont dit ce qui allait se passer et décrivaient ce qu’il se passait déjà. A l’époque, on a préféré les pointer du doigt parce qu’ils s’appelaient Nique Ta Mère plutôt que de les écouter. C’est la synthèse de tout ça que je voulais raconter.

    Ce discours politique se ressent en toile de fond du film et fait écho à notre société actuelle…

    C’est ça qui est triste en fait. C’est quelque chose qui m’a assez déprimée, surtout pendant le montage, où il y avait tout ce travail de recherche d’archives en parallèle. Au-delà du fait que rien n’ait changé, que rien ne change, c’est que c’est vraiment une bouteille d’eau à la mer en fait.

    Ce qui est terrible c’est qu’eux avaient envie que ça change. Ils y croyaient et toute leur énergie était dirigée uniquement vers ce but. Qu’on les entende et que ça change, ils ne demandaient que ça. Et ça n’a jamais été fait. Et résultat aujourd’hui, on a un cadre social encore pire où tout s’est dégradé.

    On a même plus ces porte-paroles là, on a même plus cette jeunesse là. Elle est à genoux et n’a plus envie d’y croire. C’est ça qui est dramatique. Ce sont les gens qui nous ont gouvernés qui nous ont tous flingués.

    Audrey Estrougo / Sony Pictures France

    Est-ce que ce sont des sujets qui ont été abordés avec JoeyStarr et Kool Shen en amont pendant l’écriture ou la préparation du film ? Est-ce qu’il était important d’avoir la validation des artistes concernés ?

    Bien sûr. Je sais que c’est ce qui a plu d’entrée de jeu à Didier [JoeyStarr, ndlr], de raconter ça justement et qu’il y ait ce discours politique très fort et ancré dans la société. C’est quelque chose qui a fait sens pour eux et qui fait partie de leur ADN. Il y avait une logique à tout ça.

    Comment ont été choisis Théo Christine et Sandor Funtek ? Et comment s’est passé le tournage avec eux ?

    Ça a duré 8 mois et je ne savais pas si je devais prendre des jeunes qui rappaient et qui dansaient ou des jeunes qui étaient juste des jeunes ou des acteurs. J’ai rencontré plusieurs profils d’artistes et de non professionnels et j’ai gardé les deux comédiens au final parce qu’ils avaient fait un vrai travail d’interprétation. On a pas trop l’habitude en France de cette manière de travailler et d’aborder les rôles. Ils ont bossé comme des américains.

    Après, on a mis en place une méthode de travail pendant un an, ils sont rentrés dans la peau de leurs personnages. J’avais préparé un programme, c’était hyper théorique mais avec un sens pour qu’ils puissent arriver au final à être libre de composer leurs personnages. Parce qu’on est tout de même dans une fiction et pas dans un docu-fiction mais il faut qu’on y croit.

    Ils sont incroyables dans leurs performances mais physiquement, ils ne sont pas Bruno [Kool Shen, ndlr] et Didier, ni même vocalement, notamment pour Théo. Dans le cas de Sandor, c’est flippant, Bruno me disait qu’il avait l’impression de s’entendre parfois quand Sandor parlait.

    En tout cas, on a eu le temps de trouver l’espace de saisir ailleurs que dans le mime qui ils étaient. On a pioché dans leur caractère, leur psychologie, leur énergie et on a réintégré ça sur scène. C’est un gros travail d’assimilation. On a vraiment mis un an pour faire ça.

    Gianni Giardinelli / Sony Pictures Entertainment France

    Cette énergie justement est plus que palpable dans le film, notamment dans les scènes de concert du groupe. Comment on pense et on prépare ce genre de séquences ?

    Rien de ce qui se passe sur scène n’est dû au hasard, tout est ultra travaillé, chorégraphié, scénographié. Chaque scène a sa grammaire cinématographique propre, comme dans le premier concert, par exemple, où est on est en totale immersion avec eux, avec cette caméra qui bouge tout le temps.

    L’idée était vraiment de marquer une progression de ces jeunes apprentis rappeurs qui deviennent des artistes accomplis au fur et à mesure des scènes. J’ai donc énormément travaillé le langage visuel mais aussi la façon de composer l’énergie sur scène. Au début, ce sont des chiens fous, dans tous les sens, très punk en fait, et puis, petit à petit, ils sont plus installés avec des chorégraphies très précises. Il y avait vraiment cette idée de progression qui relie chaque scène.

    Même s’il s’agit d’un biopic, Suprêmes reste un film et a donc un point de vue romancée. Même si la part de sensibilité des deux personnages apporte beaucoup de force au film, est-ce qu’il y a une part d’idéalisation de la relation entre JoeyStarr et Kool Shen ?

    Sincèrement, je ne pense pas qu’elle soit idéalisée. Parce que c’est une vraie histoire d’amour entre les deux, avec des hauts et des bas. Pour moi, c’était important de garder cette essence là. Après, Théo et Sandor sont devenus un binôme. Il y avait Théo et Sandor et maintenant il y a Théodore, je les appelle comme ça les deux.

    Ça a nourri leurs personnages et leur relation. Et la caméra a capté cette alchimie et on la ressent. Je n’ai pu qu’encourager leur amitié parce qu’elle sert l’histoire et je pense que c’est fidèle à ce que JoeyStarr et Kool Shen ont pu être à un moment dans leur jeunesse.

    Ce n’est pas mon histoire, c’est la leur. Mais leur histoire est interprétée par d’autres et vue à travers mes yeux. Donc c’est vrai que tout ça, ça demande de la distance et de l’intelligence de leur part. Après j’ai été assez libre de les consulter à travers des entretiens pour l’écriture.

    Est-ce que JoeyStarr et Kool Shen ont eu leur mot à dire sur le scénario et la mise en scène ? Qu’est-ce qu’ils ont pensé du film ?

    On a été très clair dès le début. Il fallait que chacun ait sa place, eux comme moi. Ce n’est pas mon histoire, c’est la leur. Mais leur histoire est interprétée par d’autres et vue à travers mes yeux. Donc c’est vrai que tout ça, ça demande de la distance et de l’intelligence de leur part. Après j’ai été assez libre de les consulter à travers des entretiens pour l’écriture.

    Je pouvais aller chercher ce qui m’intéressait. Ils m’ont fait confiance pour le tournage et m’ont laissé faire. Ils sont venus valider des répétitions. Chacun était proche de leur "petit", des acteurs qui les incarnaient. Ils ont été très généreux avec eux et les ont validés très vite. Ils ont beaucoup aimé le film et ils en sont très fiers.

    Gianni Giardinelli

    Comment est-ce que la pandémie a impacté le tournage ? Est-ce qu’il a été envisagé de sortir le film sur une plateforme ?

    Il n’a jamais été envisagé que le film sorte sur une plateforme. C’est un spectacle qui doit se vivre en salle, à plusieurs. Après, la pandémie nous a finalement fait du bien. On devait tourner à la mi mars 2020 à la base et ça n’a pas été possible du coup mais ça nous a permis de travailler encore plus. On continuait à répéter, à travailler par Zoom.

    On a tourné nos scènes de vandales dans le métro et on a répété ensuite. Après je suis passée entre les gouttes parce que j’étais en post-production pendant le deuxième confinement. En fait, qu’il arrive en sortie de confinement avec ses concerts, son énergie, c’est un shot de retour à la vie, je trouve, ce film. Peut-être que la vie a bien fait les choses finalement. On en a tous bavé avec le Covid mais ce film en a été hyper protégé finalement.

    Est-ce que vous avez déjà eu des retours de fans de NTM qui ont vu le film ?

    Jusqu’à présent, les fans hardcores de NTM aiment beaucoup le film et le trouvent réussi. Ils s’y retrouvent donc je suis très contente. Mais pour moi, le plus important était que JoeyStarr et Kool Shen soient fiers et qu’ils le reconnaissent comme un film qui retrace leur histoire.

    Propos recueillis par Mégane Choquet le 10 juillet 2021 à Cannes.

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