Cannes, clap de fin.
Le rideau de la scène du Théâtre-Lumière est tombé dimanche soir sur un constat : le cinéma est-il toujours un art et/ou un divertissement?
Loin de ces préjugés, le 52ème Festival de Cannes a récompensé une autre vision du cinéma, une vision sociale, plus exigeante, sortant des sentiers battus.
En primant Rosetta des Dardenne brother comme Palme d’or et L’Humanité de Bruno Dumont (son deuxième long-métrage après La vie de Jésus) comme Grand Prix du Jury, le canadien David Cronenberg et sa tribu sont allés au-delà des pronostics qui voyaient les Almodovar, Lynch, Jarmush et autres Kitano au palmarès.
A contre-courant, ils ont distingué un cinéma d’auteur, réaliste et austère qui rompt totalement avec les tenants du 7ème Art plus porté sur la distraction et l’évasion.
Cinéma anti-stars, où les prix d’interprétation sont revenus, sous les huées, à des non-professionnels : Emilie Dequenne, 18 ans, pour son rôle de jeune ouvrière dans Rosetta, ex-aequo avec la nordiste Séverine Caneele pour L’Humanité(qui a annoncé que ce serait sa seule et dernière expérience cinématographique), et à l’ancien militaire au chômage, Emmanuel Schotté. Récompenses qui ont provoqué l’ire des festivaliers, des acteurs et actrices qui ont certainement pris un coup (sur la gueule) sur leurs talents, engagements, passions et vie dans le cinéma.
Pour Gilles Jacob, le délégué général de cette quinzaine, le jury a, certes, fait preuve "d’une cohérence et d’une radicalité qu’on peut discuter", mais a été "d’une grande honnêteté".
Le triomphe de ces anti-stars est en quelque sorte une nique à un Festival trop Oréalisé et Canalisé, où les porte-manteaux de la mode, les footballeurs et autres présentatrices météo ont déclenché plus d’admirations que la présence de Faye Dunaway ou Peter Fonda sur la Croisette.
David Cronenberg est ainsi resté fidèle et maître de son univers : mystique, dérangeant et provocateur. Son Crash final aura été de prendre à contrepied les rumeurs, flinguant, en quelque sorte, le cinéma populaire au profit d’un cinéma plus difficile d’accès.
Le public accueillera-t-il avec ferveur ce palmarès franco-belge? Seul l’avenir nous le dira.
Pour Jean Labé, président de la Fédération Nationale des cinémas français (FNCF), "l'effet Cannes peut agir dans les deux sens. Si le film plaît, le bouche-à-oreille amplifie l'effet, mais quand le film est controversé, cela décourage le public, d'autant qu'à cette période de l'année, beaucoup de films sélectionnés visent le même public art et essai. L'effet dépend aussi de la date de sortie. Plus elle est éloignée et plus l'impact est restreint. Et ce n'est pas la mention Palme qui va vraiment aider". Cela a le mérite d'être clair.
Mais, vu les résultats positifs de La vie rêvée des anges d’Eric Zonca, autre film "social" récompensé l’an dernier, Rosetta pourrait recevoir, dès septembre, un très bon accueil du public. Le premier film de Jean-Pierre et Luc Dardenne, La promesse avait, par ailleurs, connu un succès d’estime.
Que restera-t-il de cette cuvée 99 ? Un palmarès donc tantinet réaliste, où les maux de la société (chômage, violence, drogue, condition sociale...) sont portés à l’écran, car devenus les préoccupations majeures de cette fin de siècle. Les trois prix pour L’Humanité et la Palme d’Or (décernée à l’unanimité) pour Rosetta sont peut-être excessifs, mais reflètent la prise de conscience des cinéastes à trouver un angle plus social.
Rosetta évoque le quotidien d'une chômeuse belge, prête à tout pour travailler. Quant à L'Humanité, il s'agit de l'enquête horrible d'un lieutenant de police sur le viol d'une jeune fille à Bailleul, petite cité du nord de la France minée par le chômage et la violence.
Dominique Cabrera avec Nadine et les Hippopotames (avec Ariane Ascaride), présenté à la section Un certain regard, témoigne aussi de ce parti pris, où était décrit les quelques jours d’une vie d’une Rmiste pendant les grèves de 1995. Bertrand Tavernier l’avait précédé dans le bouleversant Ca commence aujourd’hui, où il narrait la vie d’un instituteur, en lutte (finale) contre le système scolaire (et social) dans une petite ville du Nord de la France. (encore le Nord !)
Palmarès anti-glamour, où les principaux favoris sont restés en rade dans la baie de Cannes. Heureusement, le cinéphilique jury n’a pas oublié de récompenser le génial Pedro Almodovar pour son admirable mélodrame baroque Tout sur ma mère, qui se contente d’un lot de consolation, le Prix de la Mise en Scène. Léger pour -certainement- le meilleur film de la sélection. Et le public l’a compris, le plébiscitant au box-office, avec plus de 300.000 entrées en moins d’une semaine.
Dans une moindre mesure, le Prix du Jury pour le portugais Manoel De Oliveira et sa Lettre et le Prix du Scénario pour le très dur Moloch (ou une journée intime entre Adolphe Hitler et Eva Braun) du russe Alexandre Sokourov récompensent aussi des cinéastes difficiles. Les jurés en ont pris l’habitude qui, depuis deux ans, ont honoré la lenteur de L’Eternité et un jour du grec Théo Angelopoulos en 1998 et la double Palme 97 pour Le goût de la Cerise de l’iranien Abbas Kiarostami et L’Anguille du japonais Shohei Imamura. Films pas spécialement prévus pour le grand public.
Les réactions ne se sont pas faits attendre. France Soir s’interroge sur ce palmarès incongru et se demande «Où sont les stars ?», alors que Libération se réjouit d’un palmarès réussi, qui est à "la hauteur de l’ambition qu’on lui prêtait". Le Parisien parle du "triomphe tout à fait inattendu des sans-grade" et le Figaro d'"une palme sociale provocatrice".La presse du Nord, naturellement, salue ce palmarès franco-belge. La Voix du Nord parle de "Vent du Nord" ; ou du "Nord triomphe à Cannes" pour son concurrent Nord Eclair, qui voit la récompense d’"un certain cinéma d’auteur, difficile d’accès, noir, âpre, mais aussi courageux et exigeant". Ne parlons pas de la presse belge qui s'enthousiasme pour le triomphe de Rosetta, comme La Dernière Heure qui voit "une palme qui consacre le cinéma belge" ou pour la Libre Belgique qui considère le Festival de Cannes comme la base de lancement pour la mise en orbite du deuxième film des frères Dardenne.
Quant à la presse d'outre-Atlantique, elle s’est montrée peu enthousiaste sur "un des plus étranges palmarès du festival de Cannes" pour le Los Angeles Times, notant que les films en anglais ont été ignorés. L’USA Today, titrant sur "la victoire d’Almodovar dans la défaite" note une distribution des prix "reflétant un jury renégat" plutôt qu’"un consensus populaire". Le New York Times estime que "les juges ont choisi entre deux films simples et lugubres dans la souffrance". Elle considère que le Festival est en quelque sorte victime du club fermé des personnalités privilégiées qui ont droit de cité dans la sélection Jacobienne, qui délaisse (in)volontairement le modèle hollywoodien. Pour le journaliste Todd McCarthy du magazine spécialisé, Variety, le fossé se creuse donc entre le goûts des critiques, les choix des sélectionneurs et les désirs du public. Mis à part Tout sur ma mère, aucun film ne lui semblait être susceptible de réconcilier le public et la critique. Le palmarès 99 le confortera dans son analyse.
A l'aube du nouveau millénaire, le septième art a récompensé un cinéma triste, sans coup d'éclats (sauf peut-être pour la Palme d'Or de la maladresse à la méchante James Bond Girl, Sophie Marceau, bafouillant un discours des plus confus), strass et paillettes. David Cronenberg a fait Mouche : provoquer ! L.B