" Il n'y a pas de cocoricos et beaucoup de Coca Cola "(dixit un festivalier)
Après douze jours de projection (et quelques 250 films, dont 21 en compétition), le rideau est tombé sur le nouveau Berlinale Palast de verre et d'acier du flambant quartier neuf de Postadmer Platz avec un constat amer : le cinéma américain s'est taillé une belle part du lion (plutôt de l'Ours) dans le palmarès de la 50ème Berlinale.
Le jury, menée de main de maître(sse) par "celle qui le vaut bien", la belle actrice chinoise, Gong Li, a récompensé le benjamin de la compétition, le réalisateur Paul Thomas Anderson, en lui décernant l'Ours d'or pour son film, Magnolia, une fresque drama-satirique de 3h15 sur la vie quotidienne et les destins entrelacés d'une vingtaine de personnes dans la banlieue de Los Angeles.
A 30 ans et pour son deuxième long métrage, Paul Thomas Anderson, figure émergeante – et irrésistible - de la nouvelle génération de cinéastes d'Hollywood, s'était fait remarquer précédemment pour son Boogie Nights, ou l'exploration éphémère d'un esthète-étalon à la quéquette sur-calibrée dans l'industrie du porno seventies.
Avec Magnolia, Anderson plonge sa caméra, à la manière de Scorsese et de Altman, dans un puzzle, une mosaïque de paumés en quête d'amour imprévisible. Sur des hasards ou coïncidences étranges de vies ennuyeuses, le film satirise les moeurs de ces personnages blasés vivant près du boulevard Magnolia.
Avec un casting de premier choix (Jeremy Blackman, Philip Seymour Hoffman, Julianne Moore, William H. Macy...). Et surtout un Tom Cruise, époustouflant, cheveux mi-longs, à moitié à poil, grand gourou du sexe et super macho à souhait, qui entre en scène (dans le film) en hurlant "Respectez votre bite ! Dompter la chatte !".
Le ton est donné. Un rôle qui lui vaut une nomination pour le Meilleur second rôle à la prochaine cérémonie des Oscars. Ces bouts de vie, Andersonement (in)correct et ambitieux, où se mêlent ironie et moralisme, seront sur les écrans français le 1er mars prochain.
Les concurrents sérieux faisant défaut (ou luttant à armes inégales ?), cet Ours d'or n'est pas une surprise, dans la mesure où le long métrage était donné favori (à égalité avec The Million Dollar Hotel) ; mais c'est surtout le fait que la compétition officielle était trustée, voire vampirisée, par les grosses productions américaines du moment – aussi inégales qu'éclectiques (The Beach, Les Rois du Désert, Any Given Sunday, Hurricane Carter, Le Talentueux M. Ripley, Man on the Moon...) qui a retenu l'attention des journalistes.
L'Ours d'argent du meilleur réalisateur a été décerné à Milos Forman pour Man on the Moon, comi-tragédie sur la bio de Andy Kaufman, excentrique humoriste (inconnu en France), campé par un Jim Carrey, costume barriolé, chemise ouverte sur paillasson pectoral et pattes d'eph'70.
Le cinéaste américain d'origine tchèque continue de brosser une galerie de portraits d'hommes tout aussi énigmatiques que controversés (de Amadeus à Larry Flint, en passant par Valmont).
Avec cet Ours d'argent, le jury récompense un long métrage injustement snobé dans la sélection desdits Oscar.
L'imposant acteur noir Denzel Washington a reçu le Prix d'interprétation masculine pour sa performance punchie dans Hurricane Carter (de Norman Jewison) où il se met dans la peau de Ruben Hurrican Carter, célèbre boxeur des années soixante emprisonné à tort pour un crime et victime d'une erreur judiciaire. Un combat contre le racisme, avec un Denzel Washington en bonne position dans la course à l'Oscar du Meilleur acteur.
L'Ours d'argent de la meilleure actrice a été remis ex-aequo aux comédiennes d'outre-Rhin, Bibiana Beglau et Nadja Uhl pour leur rôle dans Les légendes de Rita de Volker Schloendorff (Le Tambour), film inspiré de la vie des terroristes de la Fraction Armée Rouge, exilés clandestinement en Allemagne de l'Est communiste des années soixante-dix.
Le Prix du Jury revient au long métrage, The Million Dollar Hotel, fable angélique sur la folie, avec Jeremy Davies, Milla Jovovich et Mel Gibson. Coproduction germano-américaine mise en scène par Wim Wenders (sur une idée originale de Bono, leader de U2), The Million Dollar Hotel est un symbole pour le cinéaste allemand qui revient dans le coeur historique de Berlin, quinze ans après voir filmé Les Ailes du Désir dans un terrain vague où, en lieu et place, se dresse aujourd'hui le nouveau palais du Festival.
La domination yankee sur le 50ème palmarès se solde par le Grand Prix du Jury à la production sino-américaine, The Road Home de Zhang Yimou, maître d'oeuvre du cinéma chinois, et accessoirement ex-mari et Pygmalion de Gong Li, présidente du jury (tiens, tiens ! Y-aurait-il eu conflit d'intérêts ?).
Cette love story entre une jolie paysanne et un instituteur de village dans la campagne chinoise au moment de la Révolution Culturelle, n'avait pas reçu l'accord du comité de sélection lors du dernier festival de Cannes.
La délégation française est rentrée –pratiquement- bredouille de cette 50ème Berlinale. Le Jury où siégeaient entre autres les cinéastes Andrezj Wajda et Walter Salles et l'actrice ibère Marisa Paredes, est resté de marbre aux Gouttes d'eau sur pierres brûlantes de François Ozon (pourtant favori de la presse germanique) qui obtient seulement, en marge du Festival, le Teddy Bear du meilleur film gay et lesbien ; à Love Me de Laetitia Masson (seule femme en compétition), et à La Chambre des Magiciennes de Claude Miller (et sa caméra DV), seulement récompensé par l'honorifique Prix de la Critique.
Le cocorico ne revient qu'avec l'Ours d'or du Court Métrage à Jean Rousselot pour Hommage à Alfred Lepetit. Un bilan décevant pour le cinéma français, qui n'a eu qu'à se consoler en s'auto-célébrant ce week-end (voir les César).
Le marathon des douze jours de compétition officielle et des sections off (parallèles) – Panorama et Forum – s'est donc achevé par la proclamation du palmarès. Une sélection moyenne, qui n'a fait visiblement pas vibrer les festivaliers et cinéphiles berlinois et susciter un enthousiasme délirant (hormis la horde stridente de DiCaprionnettes, venues acclamer sur la place Marlene Dietrich le Beach Boy de La Plage).
L.B