Au sixième film, une franchise horrifique se trouve généralement confrontée à une alternative assez ingrate : reproduire sa formule jusqu’à l’épuisement ou tenter de la renouveler au risque d’en dissoudre l’identité. Insidious: Out of the Further choisit une troisième voie. Jacob Chase ne cherche ni la rupture ni la surenchère. Il travaille à l’intérieur d’une grammaire constituée depuis le premier Insidious de James Wan, dont il préserve les principes formels tout en déplaçant légèrement les implications.
Ce choix pourrait passer pour une forme de prudence. Il constitue au contraire l’une des qualités du film. Car l’intérêt d’Insidious n’a jamais véritablement résidé dans la seule efficacité de ses apparitions démoniaques. La franchise repose depuis son origine sur une proposition autrement plus perturbante : considérer comme objectivement réels des phénomènes que notre monde situe aux frontières de la croyance, de l’expérience subjective et de la psychopathologie.
Le voyage astral, la communication avec les morts, les expériences de sortie du corps, le cauchemar ou les perceptions altérées ne constituent donc pas seulement un répertoire dans lequel le cinéma d’horreur viendrait chercher ses motifs. Ils composent ici un véritable système.
La grande cohérence théorique d’Insidious tient à une décision élémentaire : le film ne débat pas de l’existence du surnaturel. Il la postule.
C’est une distinction fondamentale. Le récit fantastique classique repose volontiers sur une hésitation : ce que perçoit le personnage existe-t-il objectivement ou résulte-t-il d’une perturbation de sa perception ? Insidious connaît cette ambiguïté, l’utilise comme instrument de mise en scène, mais lui apporte une réponse métaphysique. Dans cet univers, l’invisible possède une réalité.
Le Lointain constitue la matérialisation de cette proposition. Il donne un territoire à ce qui, dans l’expérience humaine, demeure normalement immatériel : les morts, la dissociation, la présence, l’absence, la peur et la conscience séparée du corps.
Ce sixième épisode prolonge cette logique avec Gemma et la particularité de son rapport au Lointain, déjà révélée par le synopsis officiel. Mais il vaut mieux ne pas en dire davantage. Ce qui importe est l’idée qui en découle : la frontière entre espace psychique et espace physique n’est plus nécessairement étanche.
Jacob Chase comprend surtout qu’une telle proposition ne peut fonctionner pleinement si elle demeure uniquement scénaristique. La mise en scène doit elle-même fragiliser les catégories perceptives sur lesquelles repose le spectateur.
Rêve, cauchemar, vision, expérience psychique et réalité objective se trouvent rapprochés par le langage cinématographique. Le film ne reproduit évidemment pas un état hallucinatoire ou psychotrope au sens clinique. Il en emprunte certaines propriétés perceptives : instabilité des repères, incertitude momentanée sur la nature de l’expérience, modification des rapports entre espace intérieur et espace extérieur.
En ce sens, Insidious: Out of the Further ne se contente pas de représenter des états de conscience altérés : le film est lui-même psychotrope dans son dispositif esthétique.
Cette caractéristique explique une grande partie du malaise qu’il produit. La peur ne provient plus uniquement de ce que le personnage pourrait rencontrer. Elle naît de l’incertitude concernant l’instrument même par lequel il appréhende cette rencontre : sa perception.
On pourrait qualifier le mécanisme qui en résulte d’auto-claustrophobie.
La claustrophobie traditionnelle suppose un espace extérieur devenu prison : une pièce, un ascenseur, un souterrain. Le cinéma peut alors organiser la peur autour d’un objectif parfaitement intelligible : sortir.
Insidious rend cette solution beaucoup plus difficile en intériorisant l’espace d’enfermement. Que signifie « sortir » lorsque le territoire menaçant est accessible par la conscience elle-même ? Où trouver refuge lorsque le rêve, la perception ou la dissociation deviennent précisément les voies par lesquelles la menace peut se manifester ?
Le Lointain acquiert alors une fonction qui dépasse largement celle du décor fantastique. Ses couloirs, ses ténèbres, ses espaces indéterminés et ses présences constituent une sorte de projection architecturale de l’intériorité. L’espace psychique devient espace cinématographique.
C’est ici que le fond théorique d’Insidious devient finalement plus perturbant que sa forme. Les démons peuvent être représentés, donc circonscrits. Ils possèdent une apparence, occupent un cadre. L’hypothèse qui les rend possibles est beaucoup moins rassurante : certaines expériences que l’individu croit enfermées dans sa conscience pourraient avoir une origine extérieure à celle-ci.
Le film d’horreur devient alors la forme presque élégiaque d’une angoisse métaphysique.
Formellement, Jacob Chase demeure très fidèle à la grammaire constituée par James Wan et développée par la franchise. L’image est extrêmement léchée. Les zones obscures du cadre ne constituent jamais de simples absences de lumière : elles deviennent des espaces potentiels. Une porte entrouverte, un arrière-plan insuffisamment éclairé ou une profondeur de champ deviennent menaçants avant même qu’une présence y soit effectivement introduite.
La possibilité de l’apparition précède l’apparition elle-même.
Le travail de Joseph Bishara est à cet égard fondamental. Ses dissonances, ses attaques de cordes, ses textures abrasives et ses ruptures brutales produisent une musique qui paraît parfois moins accompagner la menace que participer à sa manifestation. Chez Bishara, le son acquiert une matérialité. Avant même que quelque chose surgisse dans le cadre, l’environnement sonore a déjà indiqué au corps qu’il devrait avoir peur.
Cette atmosphère permet au film de rester relativement mesuré dans l’utilisation du jumpscare. Ceux-ci demeurent suffisamment rares pour ne jamais devenir une ponctuation prévisible. Surtout, ils interviennent dans un climat où la tension a déjà été durablement installée.
Le choc produit alors moins le grand bond spectaculaire auquel le cinéma d’horreur contemporain nous a habitués qu’un véritable sursaut intérieur. Le corps peut rester presque immobile, scotché au fauteuil, tandis que la réaction physiologique se produit intérieurement. Et surtout, la surprise n’annule pas l’angoisse qui la précédait : elle semble la confirmer.
C’est une différence majeure avec le jumpscare industriel, dont la mécanique devient souvent autorégulatrice : attente, explosion, relâchement. Ici, le relâchement demeure incomplet.
Cette absence de soulagement rejoint finalement l’une des caractéristiques essentielles de la mythologie Insidious : le mal n’y est jamais entièrement soluble dans la résolution narrative. Une situation peut trouver son terme. Une menace particulière peut être combattue. Mais le Lointain demeure.
C’est en cela qu’Out of the Further est davantage pesant que grandiose. Jacob Chase ne cherche pas à transformer ce sixième épisode en apothéose mythologique. Il entretient plutôt l’idée d’une contamination persistante.
Le mal devient presque chronique.
La présence de Lin Shaye maintient une continuité avec la mythologie antérieure, tandis qu’Amelia Eve et Brandon Perea permettent au récit de déplacer son centre de gravité. Mais l’enjeu essentiel demeure : les personnages évoluent dans un univers où connaître le surnaturel ne permet jamais de l’abolir.
C’est une conception particulièrement efficace de l’horreur sérielle : chaque film peut résoudre son récit sans résoudre son monde.
Insidious: Out of the Further ne révolutionne donc pas la franchise et semble suffisamment conscient de son identité pour ne pas en éprouver le besoin. Jacob Chase respecte ses principes esthétiques et prolonge surtout la proposition métaphysique qui lui donne sa singularité.
Car les démons ne sont peut-être pas ce qu’Insidious possède de plus effrayant. Ils ne sont que les figures visibles d’une hypothèse autrement plus dérangeante : celle d’une conscience qui ne constituerait pas un espace clos, mais une frontière ; celle de rêves qui pourraient être davantage que des rêves ; celle d’expériences intérieures qui pourraient ouvrir sur quelque chose d’extérieur.
La forme demeure élégante, parfois presque élégiaque. Le fond, lui, est profondément perturbant.
Une fois le film terminé, ses monstres disparaissent avec l’écran.
La possibilité qu’ils représentent, elle, demeure.