Silentium - Le Film , réalisé par Nidhal Chatta, sur un scénario de Sophia Haoues, n'est rien d'autre qu'un bijou, un bijou âpre et nécessaire.
Un bonjour pour son scénario, qui ne laisse aucun répit aux ombres.
Un bijou pour sa réalisation, d'une maîtrise et d'une exigence qui sont celles des grandes oeuvres.
La lenteur des mouvements de la caméra, qui nous fait entrer dans l'intériorité de chacun des acteurs du drame et qui prend ce temps, dans un monde de vitesse folle, d'en suivre chaque aspérité, chaque paradoxe.
Le choix des cadrages, qui exacerbe le pathétique des histoires individuelles et fait, en particulier, de la maison un véritable personnage du film.
La composition des images : celle de l'eau sous un ponton, à l'ouverture, est particulièrement saisissante dans sa puissance métaphorique, quasiment psychanalytique, qui dit à la fois, déjà, la violence du viol et la violence des émotions de la jeune fille, dans un "en-dessous" qui nous renvoie au mouvement du refoulement, mais aussi, peut-être, à l'appel secret, intime, à une rédemption, une forme de fantasme de retour à une certaine pureté, par l'eau, ou à une forme d'état embryonnaire dans le ventre de la mère - de la mer ?
Les couleurs et la photographie en général, qui font de chaque plan un tableau magistral et apportent dans cette représentation de l'horreur irreprésentable à la fois le réalisme nécessaire et la transfiguration poétique qui fait le sens et la qualité de toute véritable oeuvre d'art. Couleurs dont la chaleur nous rappelle celle des paysages tunisiens, qui deviennent, à leur tour, un autre acteur du drame - conférant ainsi à ce récit l'épaisseur des grandes tragédies.
La présence presque vivante des décors, à la fois réalistes dans ce qu'ils nous renvoient de contemporain, et métaphoriques parce qu'ils portent la trace de l'usure, de la flétrissure, la trace de blessures passées et non refermées, qui n'épargnent aucun des personnages du film. La trace du temps qui passe. Les traces visibles des murs abîmés font signe vers l'invisible de nos propres abymes intérieurs. De nos propres gouffres. Et aussi de nos propres soufres. De nos propres violences.
La construction des personnages a aussi son importance : chacun(e) est montré(e) enfermé(e) dans sa propre détresse, dans sa propre impuissance, chaque personnage porte une blessure et un trajet secret, un drame intérieur, une solitude. Ce n'est pas là la moindre intelligence de ce film.
Enfin, et surtout, il faut parler, si je puis dire, de la place faite au silence, à ce silence qui en dit tant, à ce silence qui navigue à l'intérieur de chacun de nous, dans des sociétés qui nous "taisent", qui nous "mutiquent", place faite au silence qui nous permet d'entrer véritablement "dans" le film, et de nous y rencontrer nous-mêmes, d'y rencontrer notre propre silence.
Nidhal Chatta et Sophia Haoues signent ici un film qui fera date : la douceur de la caméra, sa profonde délicatesse sur un sujet d'une telle violence, associée à l'absence de toute compromission, de toute réduction, au refus de toute négociation avec ce que l'on peut appeler "le mal". Silentium n'est pas "un film sur le viol". Silentium n'est pas un film "militant" qui "traite de sujets contemporains". Silentium est une oeuvre d'art profondément poétique, ancrée dans notre monde contemporain mais qui en sublime l'horreur, qui relèverait sinon d'une actualité voyeuriste et violemment brutale.
Le silence, ce "silentium" qui fait signe à la fois vers un masculin (non réductible aux hommes) et vers un antique qui nous dit non seulement la mémoire de la Tunisie mais celle de tout un occident méditerranéen, en même temps qu'il nous rappelle un héritage commun, ce silence, donc, marié à la voix off de la jeune femme, révèle des trous de toutes natures. On pourrait se demander si, au bout du compte (au bout du conte), ce n'est pas la violation, la souillure, l'assassinat de nos solitudes, de nos mémoires et, justement, de nos silences, de nos intimes, ainsi que leur précieuse nécessité, que dit ce film, avec tant de grâce, d'intelligence et d'élégance.
Silentium est un film qui nous sauve.
De l'isolement, de la bêtise et de la censure - celle de mécaniques d'Etats, de religions, de sociétés.
Car au choeur du chaos, des déchirures, des désespoirs, au coeur de ces irréductibles solitudes, il y a les mots d'une scénariste et le regard d'un réalisateur qui ne font aucun compromis avec la beauté. Avec l'art. Avec ce qui "hurle sans bruit", pour reprendre les mots de Duras.
Et qui nous rappellent, le temps d'un film, que la fonction de la poésie, de l'art, est bien, justement, de transcender la misère de nos vies, dans un humain commun qui pourrait, à la manière de Camus, porter le nom de fraternité.
Julie Grimoud
Auteure, metteure en scène, actrice.