Silentium
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Julie Grimoud
Julie Grimoud

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5,0
Publiée le 15 avril 2026
Silentium - Le Film , réalisé par Nidhal Chatta, sur un scénario de Sophia Haoues, n'est rien d'autre qu'un bijou, un bijou âpre et nécessaire.
Un bonjour pour son scénario, qui ne laisse aucun répit aux ombres.
Un bijou pour sa réalisation, d'une maîtrise et d'une exigence qui sont celles des grandes oeuvres.

La lenteur des mouvements de la caméra, qui nous fait entrer dans l'intériorité de chacun des acteurs du drame et qui prend ce temps, dans un monde de vitesse folle, d'en suivre chaque aspérité, chaque paradoxe.

Le choix des cadrages, qui exacerbe le pathétique des histoires individuelles et fait, en particulier, de la maison un véritable personnage du film.

La composition des images : celle de l'eau sous un ponton, à l'ouverture, est particulièrement saisissante dans sa puissance métaphorique, quasiment psychanalytique, qui dit à la fois, déjà, la violence du viol et la violence des émotions de la jeune fille, dans un "en-dessous" qui nous renvoie au mouvement du refoulement, mais aussi, peut-être, à l'appel secret, intime, à une rédemption, une forme de fantasme de retour à une certaine pureté, par l'eau, ou à une forme d'état embryonnaire dans le ventre de la mère - de la mer ?

Les couleurs et la photographie en général, qui font de chaque plan un tableau magistral et apportent dans cette représentation de l'horreur irreprésentable à la fois le réalisme nécessaire et la transfiguration poétique qui fait le sens et la qualité de toute véritable oeuvre d'art. Couleurs dont la chaleur nous rappelle celle des paysages tunisiens, qui deviennent, à leur tour, un autre acteur du drame - conférant ainsi à ce récit l'épaisseur des grandes tragédies.

La présence presque vivante des décors, à la fois réalistes dans ce qu'ils nous renvoient de contemporain, et métaphoriques parce qu'ils portent la trace de l'usure, de la flétrissure, la trace de blessures passées et non refermées, qui n'épargnent aucun des personnages du film. La trace du temps qui passe. Les traces visibles des murs abîmés font signe vers l'invisible de nos propres abymes intérieurs. De nos propres gouffres. Et aussi de nos propres soufres. De nos propres violences.

La construction des personnages a aussi son importance : chacun(e) est montré(e) enfermé(e) dans sa propre détresse, dans sa propre impuissance, chaque personnage porte une blessure et un trajet secret, un drame intérieur, une solitude. Ce n'est pas là la moindre intelligence de ce film.

Enfin, et surtout, il faut parler, si je puis dire, de la place faite au silence, à ce silence qui en dit tant, à ce silence qui navigue à l'intérieur de chacun de nous, dans des sociétés qui nous "taisent", qui nous "mutiquent", place faite au silence qui nous permet d'entrer véritablement "dans" le film, et de nous y rencontrer nous-mêmes, d'y rencontrer notre propre silence.
Nidhal Chatta et Sophia Haoues signent ici un film qui fera date : la douceur de la caméra, sa profonde délicatesse sur un sujet d'une telle violence, associée à l'absence de toute compromission, de toute réduction, au refus de toute négociation avec ce que l'on peut appeler "le mal". Silentium n'est pas "un film sur le viol". Silentium n'est pas un film "militant" qui "traite de sujets contemporains". Silentium est une oeuvre d'art profondément poétique, ancrée dans notre monde contemporain mais qui en sublime l'horreur, qui relèverait sinon d'une actualité voyeuriste et violemment brutale.

Le silence, ce "silentium" qui fait signe à la fois vers un masculin (non réductible aux hommes) et vers un antique qui nous dit non seulement la mémoire de la Tunisie mais celle de tout un occident méditerranéen, en même temps qu'il nous rappelle un héritage commun, ce silence, donc, marié à la voix off de la jeune femme, révèle des trous de toutes natures. On pourrait se demander si, au bout du compte (au bout du conte), ce n'est pas la violation, la souillure, l'assassinat de nos solitudes, de nos mémoires et, justement, de nos silences, de nos intimes, ainsi que leur précieuse nécessité, que dit ce film, avec tant de grâce, d'intelligence et d'élégance.

Silentium est un film qui nous sauve.
De l'isolement, de la bêtise et de la censure - celle de mécaniques d'Etats, de religions, de sociétés.

Car au choeur du chaos, des déchirures, des désespoirs, au coeur de ces irréductibles solitudes, il y a les mots d'une scénariste et le regard d'un réalisateur qui ne font aucun compromis avec la beauté. Avec l'art. Avec ce qui "hurle sans bruit", pour reprendre les mots de Duras.
Et qui nous rappellent, le temps d'un film, que la fonction de la poésie, de l'art, est bien, justement, de transcender la misère de nos vies, dans un humain commun qui pourrait, à la manière de Camus, porter le nom de fraternité.

Julie Grimoud
Auteure, metteure en scène, actrice.
Claudiasanchez
Claudiasanchez

2 critiques Suivre son activité

2,0
Publiée le 23 mars 2026
Le film repose sur un sujet important et engagé, mais peine à le traiter avec subtilité. La mise en scène et l’écriture trop appuyées finissent par affaiblir l’impact émotionnel. Malgré une intention sincère, l’ensemble demeure inégal et parfois maladroit.
song
song

1 critique Suivre son activité

4,0
Publiée le 21 mars 2026
L’esthétique est bien soignée pour un scénario à la fois révoltant et nécessaire! Le film est inspiré de faits réels toujours d’actualité en Tunisie ou ailleurs ! Le cinéma est là aussi pour combattre le silence.
velocio

1 538 abonnés 3 499 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 9 mars 2026
Plutôt que de faire une peinture glauque de cette société tunisienne en miniature, de toute évidence bien malade, le réalisateur a choisi l’esthétisme et une vision poétique avec une magnifique photo en format scope, une caméra qui se déplace avec une grande douceur et des cadrages d’une grande précision. Dans une distribution globalement très solide, le jeu tout à la fois très sobre et empreint d’une grâce majestueuse de Rym Hayouni, l’interprète de Malek, est tout à fait remarquable. critique complète sur le site avec le tiret du 6 entre film et critique.
traversay1

4 482 abonnés 5 353 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 14 février 2026
C'est un film dont le titre est Silentium, mais qui est pourtant émaillé de lamentations, de cris et de larmes. Dans un immeuble défraîchi de type colonial, face à la mer, dans la ville du Kram, non loin de Tunis, plusieurs locataires, prédateurs ou victimes, se côtoient, se confient ou se méfient, sous l'œil omniscient d'un concierge inquiétant. Le constat social du réalisateur tunisien Nidhal Chatta est implacable, presque insoutenable parfois, tant le long métrage fraie avec une forme de sordide à peine tempéré par de rares échappées poétiques, quand la caméra se tourne vers le large ou dans l'apaisement des ruines de Carthage. Dans cette petite communauté isolée, le mal rôde, il est connu, se nomme patriarcat et tente d'imposer sa loi d'airain sans crainte du monde extérieur. Dans ce contexte violent, l'héroïne du film, incarnée par la charismatique Rym Hayouni, se débat pour sa propre intégrité et celle des femmes qui l'entourent. Silentium est une œuvre au noir, féroce et oppressante, dans laquelle le seul soupçon d'espoir vient d'une nouvelle génération, décidée malgré les obstacles, à faire bouger les choses et à ne plus se contenter de survivre. Et cela, en dépit des failles intérieures et des blessures que seul le temps permettra, si ce n'est de guérir, mais au moins de soulager.
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