Le Maure de Karatas
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traversay1

4 524 abonnés 5 440 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 22 mars 2026
Adilkhan Yerzhanov tourne plus vite que son ombre et le calendrier de sorties de ses films ont bien du mal à suivre son rythme frénétique. Mais ce qui est certain, à chaque livraison du cinéaste du Kazakhstan, c'est d'avoir toujours quelque chose de neuf à découvrir, tout en reconnaissant l'essence de son style, à la fois lent et fulgurant, ce qui est tout de même proche du grand écart. Le Maure de Karatas nous transporte cette fois dans un univers urbain, où tout semble déshumanisé, et dans lequel un héros plus muet que dans un western italien semble escorté par une armée des ombres, dans sa fonction de justicier dans la ville, protecteur de la presque veuve et de l'orphelin éventuel, dans un marais fétide de corruption et de violence. Le sens de l'absurde du réalisateur s'est un peu évaporé, mais pas sa radicalité ni sa poésie, qui là encore n'ont rien de contradictoire chez lui. Le film devient l'un des plus fascinants de Yerzhanov, quasi hypnotique, dans un récit qui emprunte autant au polar qu'au western ou au fantastique. Sans oublier son caractère social, dominé par des représentants armés du pouvoir qui ont toute latitude, fruit de l'héritage soviétique, pour faire régner leur loi qui est celle de la terreur et des compromissions. Dense et lapidaire, tel est ce dernier (ou avant-dernier ?) long métrage de celui qui ne peut seulement se résumer à l'étiquette de Kaurismäki d'Asie centrale.
Shawn777

831 abonnés 4 001 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 20 mars 2026
Avec "Le Maure de Karatas", Adilkhan Yerzhanov nous plonge dans un univers aussi sombre et froid que coloré et mystique qui pourra en rebuter plus d'un, notamment de par son rythme assez lent alors que c'est pourtant cet aspect qui, selon moi, sauve le film d'un goût de déjà-vu.
Moor est un est déserteur mutique et frappé de traumas de la guerre. À son retour dans une ville sombre marquée par le corruption, les gangs etc., il découvre que son frère a disparu, laissant derrière lui des dettes, un enfant et une femme mannequin. Avec cette dernière, ils vont essayer de s'en sortir. Alors, pour être honnête, je trouve le scénario assez brouillon.
Le film est particulièrement stylisé, le réalisateur a tout misé sur cette mise en scène contemplative, avec des plans particulièrement bien travaillés qui emportent tout de suite le spectateur. Ils sont tous marqués d'une certaine intensité, surtout lorsqu'ils sont accompagnés de cette . répétitive mais entrainante et captivante ; le film ayant d'ailleurs parfois des airs de "Drive", surtout avec cet anti-héros renfermé sur lui-même qui ne prononce pas un mot.
C'est très bon mais c'est donc au détriment d'une structure claire et ainsi, même si le scénario est relativement classique, je trouve l'ensemble quelques fois dur à suivre ; il est par exemple facile de se perdre entre tous ces personnages dont le rôle reste quelques-fois assez flou.
Mais, encore une fois, je me suis davantage laissé emporter par la forme et je n'ai ainsi pas vraiment cherché à comprendre mais plutôt à contempler et ça fonctionne très bien car le réalisateur maitrise parfaitement son art.
Cinememories

604 abonnés 1 677 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 14 mars 2026
Avec Le Maure de Karatas, Adilkhan Yerzhanov s’aventure pour la première fois dans un paysage urbain, sans renier sa signature singulière. Il convoque les figures du vigilante movie et l’ombre de Rambo, mais détourne aussitôt l’attente d’un film d’action spectaculaire. Le Maure de Karatas est un polar imprégné de poésie, un récit suspendu entre silence et violence, où l’esthétique agit autant comme un écrin que comme un piège pour un héros effacé, constamment rejeté ou absorbé par une ville dont il ne maîtrise plus les codes.

Karatas, dans cette version urbaine, devient une entité abstraite, presque mentale, où les stigmates de la corruption forment le décor d’un monde désincarné. Yerzhanov s’empare des genres – thriller, drame social, conte – pour en faire un langage visuel au service d’un constat : la violence, insidieuse, s’est incrustée jusque dans l’esprit torturé de ses personnages marginaux.

Déjà mutique dans le fascinant Steppenwolf, Berik Aitzhanov confirme ici son magnétisme silencieux. Comme Jean-Louis Trintignant dans Le Grand Silence, il traverse le film sans prononcer un mot. Son corps parle pour lui, raide, hanté et incarne ce Moor, ancien militaire au lourd syndrome post-traumatique, qui traîne ses propres fantômes derrière lui. Un rôle tout en intériorité, où l’acteur livre une performance physique mais profondément introspective. Il retrouve Anna Starchenko, dans une dynamique nouvelle. Elle est Maria, sa belle-sœur, mannequin en sursis, tentant de survivre aux dettes laissées par un mari disparu. Écartelée entre un métier exigeant, un fils à élever et la menace constante d’un mafieux (Zhandos Aibasov), elle se débat dans une chute inexorable. L’arrivée de Moor dans sa vie, figure protectrice taciturne, ouvre une brèche dans ce désespoir – une mission de rédemption autant que de protection, comme un dernier sursaut d’humanité.

Le scénario, somme toute classique, ne cherche pas à surprendre. Il fonctionne plutôt comme un canevas. Yerzhanov y brode un regard, une ambiance et une vision du monde désenchantée. La ville qu’il filme a perdu toute loi – ni justice, ni compassion – et ceux qui y survivent ne sont plus que des silhouettes broyées par l’indifférence. Maria est à deux doigts de céder à l’appel de la poudre synthétique, tandis qu’on exige de Moor qu’il redevienne une arme, alors qu’il aspire au silence, au pardon, au deuil de la violence.

On pense à Aki Kaurismäki, avec L’Homme sans passé, mais Le Maure de Karatas se révèle plus nihiliste, dénué de tout triomphe, même feutré. Yerzhanov filme un conte contemporain sans illusion, où la frontière entre réel et mythe se brouille dans les lumières artificielles de Karatas. Il ne cherche pas à explorer la verticalité de cette ville, mais plutôt à plonger son spectateur dans un labyrinthe mental, saturé de néons et de béton. Ce qui nous fait songer au Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, tant dans la stylisation que dans la lenteur hypnotique du récit. Le tout est porté par la musique de Sandro di Stefano, vibrante, qui amplifie les silences et accompagne chaque geste de Moor avec gravité.

Cependant, le film exige du spectateur qu’il accepte son pacte : faire du contemplatif et du mélo sensoriel un véritable moteur narratif. Ce n’est qu’à cette condition que peut naître sa dimension mythologique. Plus qu’un western urbain, c’est un rituel de rédemption, lentement construit dans les ruines d’une société désenchantée.

Son cinéma reste fidèle à lui-même : une narration diffuse, poétique, empreinte de violence sourde, de mélancolie et une pointe d’absurdité. Le Maure de Karatas n’est pas un film à rebondissements, mais une variation sur la réinsertion dans un monde qui n’a plus besoin de nous. Loin de toute héroïsation, Moor devient une figure tragique, et dans son regard se lit une vulnérabilité partagée avec Maria. Ensemble, sans jamais se l’avouer, ils tentent de s’extraire de cette ville malade. Mais le cinéaste ne propose aucune échappatoire : ni pour les vivants, ni pour les morts
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